Le 9 juillet 2024, Ariane 6 effectue avec succès son premier vol depuis le Centre spatial guyanais, mettant fin à plusieurs mois durant lesquels l’Europe ne disposait plus de capacité de lancement à la suite du retrait d’Ariane 5. Depuis la fin des années 1970, la fusée constitue le principal instrument de l’accès indépendant de l’Europe à l’espace extra-atmosphérique, c’est-à-dire la capacité de placer des satellites en orbite sans dépendre d’une puissance étrangère. Ce n’est cependant pas la seule fonction du programme de lanceur européen. Au niveau national, Ariane a aussi permis le maintien d’un savoir-faire technologique et d’une chaine industrielle relative à la dissuasion nucléaire française dans sa composante balistique.
Jusque dans les années 2010, la hiérarchie des priorités nationales et européennes pouvait se confondre sans qu’Ariane ne fasse l’objet de remise en question susceptible de compromettre sa pérennité. La concurrence renouvelée sur le marché des lanceurs spatiaux, en particulier engendrée par la percée de la compagnie SpaceX et de sa fusée Falcon 9, instaure un tout autre contexte. Celle-ci a, en effet, largement redéfini les standards du marché des lancements spatiaux, notamment au niveau des coûts de production et de lancements.
Malgré ces transformations, Ariane continue de bénéficier de milliards d’euros d’investissements publics alors que son dernier modèle n’intègre que partiellement les évolutions du marché spatial sur le plan industriel et économique. De plus, l’indépendance d’accès à l’espace est un enjeu qui ne se trouve pas pondéré de la même manière par tous les États européens participant au financement de la fusée.
Comment expliquer la résilience du programme Ariane dans un contexte où les conditions historiques de son financement public collectif, sur les plans industriel, économique et politique, se trouvent aujourd’hui profondément chamboulées par l’évolution du marché des lanceurs ?
Cet Éclairage soutient que la raison d’être du programme repose sur au moins deux piliers. Le premier est national et a trait au complexe militaro-industriel français qui continue d’exercer un contrôle sur le programme. Le second est européen et discursif ; il est relatif à deux registres de légitimation. L’un met en avant l’autonomie stratégique européenne, rendue possible par le lanceur, et l’autre, son caractère compétitif.
Dans un premier temps, le texte revient sur le lien historique existant entre la dissuasion balistique française et Ariane. Il rappelle que l’association entre la notion d’autonomie stratégique et celle d’accès indépendant à l’espace émerge à l’origine dans un contexte national français qui sera par la suite européanisé. Dans un deuxième temps, l’Éclairage questionne le lien entre l’argument de la compétitivité et celui de l’autonomie stratégique qui a structuré la communication sur Ariane 6. Il montre que la mobilisation conjointe de ces deux registres de légitimation ne s’explique pas vraiment par une logique complémentaire, ni en pratique, ni sur le fond. Plutôt, elle incarne un bricolage politico-économique visant à favoriser l’assentiment des États participant au financement de la fusée européenne.
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Photo de couverture: Fusée Ariane 6 à Kourou, en Guyant française, le 23 juin 2023. – crédit: European space Agency – Flickr
Lou Villafranca Izquierdo est doctorante en sciences politiques (relations internationales) à l’Université libre de Bruxelles.
Elle est membre du Centre de recherche et études en politique internationale (REPI).
Ses recherches portent sur la politique spatiale européenne en lien avec les questions de sécurité.



