Entre 2021 et 2023, les différents coups d’État au Mali, au Niger et au Burkina Faso, ont profondément modifié les équilibres régionaux dans le Sahel. Le 16 septembre 2023, ces trois pays ont fondé l’Alliance des États du Sahel (AES) après leur retrait de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). D’abord conçue comme un pacte de défense mutuelle, cette alliance évolue en 2024 vers une confédération. Elle vise à coordonner les politiques de sécurité, avec une clause d’assistance mutuelle en cas d’attaque contre l’un des membres. Dans un contexte marqué par la lutte contre les groupes armés et par le retrait des partenaires militaires occidentaux, les États de l’AES cherchent à développer de nouvelles capacités militaires et à diversifier leurs partenariats stratégiques. Cette situation a ouvert un espace à de nouveaux acteurs, parmi lesquels figure la Turquie, qui renforce sa présence au Sahel, notamment à travers son industrie de la défense.
L’intérêt croissant de la Turquie pour cette région ne constitue toutefois pas une réponse récente aux recompositions du Sahel. Il s’inscrit dans une politique africaine plus large menée par Ankara dès le début des années 2000. Lors d’une rencontre avec les ambassadeurs africains en poste à Ankara en 2014, l’ancien ministre turc des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu affirmait que « le XXIe siècle sera le siècle de l’Afrique et de la Turquie » et exprimait la volonté de développer une « relation stratégique à long terme » avec les États africains. À travers une approche combinant diplomatie, coopération économique, aide au développement et industrie de défense, la Turquie cherche à élargir son influence internationale et à s’affirmer comme une puissance autonome, indépendante des États occidentaux et des membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations unies. L’Afrique représente ainsi un espace privilégié pour développer de nouveaux partenariats économiques, accroître son influence diplomatique et assoir son statut international.
Les drones armés, outil d’influence pour la Turquie
Dans ce nouvel environnement stratégique, les drones armés constituent le principal vecteur par lequel Ankara parvient à s’imposer comme un partenaire sécuritaire crédible. Grâce au succès international du drone Bayraktar TB-2, puis au développement de systèmes plus avancés comme l’Akıncı ou l’Aksungur, la Turquie est devenue un acteur important du marché mondial des drones militaires. Ces équipements, relativement peu coûteux et rapidement disponibles, sont présentés par les autorités turques comme particulièrement adaptés aux conflits asymétriques.
Dans ce contexte, cet éclairage explique comment la vente de drones armés aux États de l’AES apparaît comme un moyen pour la Turquie de renforcer durablement son influence au Sahel. Il convient donc d’abord d’examiner comment ces ventes constituent une porte d’entrée de l’influence turque dans les États de l’AES (1), puis de montrer qu’elles contribuent à renforcer durablement son ancrage stratégique et son influence (2). Au-delà de leur dimension militaire et commerciale, les drones constituent ainsi un vecteur de présence politique, économique et diplomatique pour la Turquie.
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Photo de couverture: Usine de production de la société turque Baykar – crédit : flickr/Baykar.
Mathis Poujol est assistant de recherche au GRIP. Il est titulaire d’un master en relations internationales de l’Université Galatasaray (Istanbul, Turquie) et d’un master en Science politique de l’Université de Bordeaux. Il a consacré son mémoire de fin d’études aux obstacles à l’intégration de la Turquie dans les dispositifs de la Politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne.



