En février 2026, alors qu’Anthropic fournit déjà certains services d’intelligence artificielle (IA) au Pentagone via un partenariat avec l’entreprise Palantir, le Département de la Guerre exige que l’entreprise retire les restrictions contractuelles qu’elle avait formulées sur deux usages spécifiques de son IA : la surveillance de masse et les armes entièrement autonomes. Anthropic refuse. Le secrétaire à la Guerre américain Pete Hegseth désigne alors publiquement l’entreprise comme une « menace pour la chaîne d’approvisionnement », label jusqu’alors réservé aux entreprises basées dans des États que les États-Unis considèrent comme des adversaires, par exemple les entreprises chinoises Huawei ou ZTE. Quelques heures plus tard, OpenAI annonce avoir signé le contrat que son concurrent venait de refuser. La séquence est saisissante d’autant plus que ces deux entreprises n’avaient, au départ, aucune intention de travailler pour le Pentagone.
Pour comprendre cela, il faut remonter à 2018 et au projet Maven, un programme du Pentagone visant à intégrer l’IA dans l’analyse d’images de drones et les opérations de renseignement militaire. Le projet révèle une fracture au sein de la tech américaine : si Palantir ou Anduril y participent sans résistance, la participation de Google déclenche une protestation interne qui conduit l’entreprise à renoncer au programme et à interdire les applications militaires et de surveillance de ses IA. OpenAI adopte une restriction similaire, tandis qu’Anthropic, fondée en 2021 par d’anciens employés d’OpenAI, développe des modèles soumis à une « constitution » contraignante. Ce positionnement s’érode toutefois à partir de 2024 : OpenAI retire son interdiction des applications « militaires et de guerre », Google supprime en 2025 la section entière de ses principes d’IA listant les « applications qu’elle ne poursuivra pas », et Anthropic noue dès septembre 2024 un partenariat avec Palantir pour déployer Claude sur des réseaux classifiés de la Défense. Elle demeure néanmoins la seule des trois à maintenir des contraintes contractuelles explicites sur certains usages. Dans le cadre du Maven Smart System, qui a succédé au projet Maven, Claude est ainsi intégré depuis novembre 2024 à une interface unique de Palantir d’aide au renseignement, au ciblage et au commandement interarmées.
Cet éclairage propose une analyse critique des discours produits par ces trois entreprises pour justifier un rapprochement avec les institutions de défense américaines, alors même qu’elles avaient auparavant manifesté leur réticence à l’égard des applications militaires de leurs IA. Ces discours s’organisent autour de trois registres argumentatifs : des arguments empruntés aux justifications classiques de l’industrie de défense (1) ; des arguments liés à l’évolution du contexte technologique et géopolitique (2) ; et enfin, des arguments portant sur le rôle que ces entreprises revendiquent dans la gouvernance de leurs propres systèmes (3). C’est sur ce troisième registre que les discours divergent le plus nettement.
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Photo de couverture: De gauche à droite : Demis Hassabis, cofondateur et directeur général de Google Deepmind ; Dario Amodei, cofondateur et PDG d’Anthropic ; Sam Altman, cofondateur et PDG d’OpenAI. – Crédit: Flickr – World Economic Forum, Flickr – TechCrunch, Flickr – World Economic Forum.
Antoine Pallot est assistant de recherche au GRIP. Il est titulaire d’un master en relations internationales et d’un master spécialisé en droit international de l’Université libre de Bruxelles. Il a consacré son mémoire de fin d’études à l’application du principe de précaution aux utilisations militaires de l’IA.



