Depuis quelques années, l’expression de « guerre cognitive » s’impose dans les espaces stratégiques, politiques et médiatiques. Popularisée à partir de 2017 dans les milieux stratégiques occidentaux, notamment au sein de l’OTAN, elle désigne l’idée que les conflits contemporains ne cherchent plus seulement à contrôler l’information ou à influencer les opinions, mais à agir directement sur les mécanismes de la cognition. Autrement dit, l’attention, la mémoire, les émotions, le raisonnement ou encore la prise de décision deviennent autant de leviers susceptibles d’être exploités afin d’orienter les comportements individuels et collectifs.
La diffusion de cette notion intervient dans un contexte marqué par le retour de la guerre de haute intensité sur plusieurs fronts, la multiplication des stratégies dites « hybrides » et la crainte d’ingérences informationnelles attribuées à des puissances étrangères.
Parallèlement, les inquiétudes se développent quant aux effets des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle sur les individus. Les alertes concernant l’augmentation des troubles anxieux chez les adolescents, les débats sur les effets cognitifs des plateformes numériques ou encore la prolifération des deepfakes alimentent l’idée que les capacités de jugement des citoyens constituent désormais une préoccupation publique.
Une nouvelle catégorie stratégique
Pourtant, le véritable enjeu ne réside pas uniquement dans ces pratiques. Ce qui semble surtout inédit est leur regroupement sous une même catégorie stratégique, qui tend à intégrer au champ de la défense certains phénomènes informationnels, psychologiques et sociaux jusqu’alors principalement appréhendés sous l’angle des médias, l’éducation, les sciences sociales ou la communication politique.
En effet, une catégorie stratégique est une construction conceptuelle et politique qui permet d’identifier, de nommer et d’organiser certains phénomènes comme relevant de la compétition stratégique. En structurant la perception des menaces, elle ne se contente pas de décrire le réel : elle contribue à le construire en légitimant certains acteurs, certaines doctrines, certaines organisations et certaines politiques publiques.
Cet éclairage propose d’analyser la guerre cognitive moins comme un simple concept militaire que comme une catégorie stratégique en cours d’institutionnalisation. L’enjeu n’est pas de contester les transformations technologiques et doctrinales qui affectent les conflits contemporains, mais d’interroger les effets de leur requalification en « guerre cognitive ». L’hypothèse défendue est que cette catégorie ne se contente pas de décrire une évolution des conflictualités : elle contribue à redéfinir les menaces, les institutions chargées d’y répondre et, plus largement, la manière dont les démocraties appréhendent les phénomènes informationnels.
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Photo de couverture: Image d’illustration. Concept créatif du cerveau humain.– crédit : Canva.
Johann Lemaire est coordinateur de la recherche et des publications au sein du think tank Eurasia Peace. Spécialiste des dynamiques de pouvoir en Russie et dans le aucase, ses travaux portent notamment sur les relations russo-tchétchènes, avec un intérêt particulier pour l’instrumentalisation d’un imaginaire caucasien à des fins militaires et politiques par le Kremlin. Ses recherches actuelles s’articulent autour de trois axes principaux : les mécanismes de construction des imaginaires dans les discours politiques, les dimensions psycho-informationnelles des doctrines militaires contemporaines, et le rôle des kadyrovtsy dans les opérations russes menées en Ukraine.



