Étude à venir: Le débat stratégique autour de l’Europe de la défense vu sous un angle inversé

Grâce à un réseau de centres de recherche financé par le programme COST de l’UE, le GRIP a coordonné une étude qui vise à inverser l’angle d’approche communément utilisé dans le débat stratégique sur l’Europe de la défense. Au lieu d’essayer d’identifier les valeurs et les intérêts communs qui pourraient constituer le socle d’une stratégie européenne globale, l’étude s’est concentrée sur les intérêts nationaux individuels que les principaux pays européens entendent poursuivre à travers la Politique de sécurité et de défense commune (PeSDC).
Ce travail a été inspiré par la confusion existentielle qui, bien plus qu’à Bruxelles, règne dans la plupart des capitales européennes au sujet de l’Europe de la défense. Prenons l’exemple du principal pays autour duquel celle-ci devrait s’articuler : la France. En mars 2009, Paris réintégrait le commandement intégré de l’OTAN, en présentant cette initiative comme un prélude nécessaire pour relancer la PeSDC. Un an plus tard, l’Élysée soutenait la nomination de Catherine Ashton au poste clé de Haut représentant pour la politique étrangère de l’Union, en s’étonnant ensuite du manque d’intérêt de la baronne britannique pour la défense européenne. Le 2 novembre 2010, Paris signait à Londres, et dans le dos des institutions européennes, les « accords de Lancaster House », visant à renforcer la coopération franco-britannique dans le domaine de la défense. Quelques mois plus tard, le président de l’époque Nicolas Sarkozy nommait au poste de ministre des Affaires étrangères Alain Juppé, connu pour ses positions européistes. Et le 13 décembre 2010, la France relançait le « triangle de Weimar » avec la Pologne et l’Allemagne, pour invoquer plus d’intégration et la création d’un quartier-général européen. Cette initiative de rapprochement sera étendue à l’Italie et à l’Espagne en novembre 2012, malgré l’irritation britannique. Avant cela, pourtant, le conflit en Libye en février 2011 semblait avoir scellé l’entente franco-britannique, aux dépens notamment de l’Allemagne. Cette complicité réapparaitra au grand jour en 2013, face au dossier syrien et à la levée partielle de l’embargo d’armes au profit d’une partie de la rébellion.
Des ambitions à définir
Quelle est donc la ligne politique française face à une telle séquence d’évènements ? L’adoption d’un nouveau livre blanc n’a pas réellement clarifié l’attitude de Paris vis-à-vis de la PeSDC. Coincée entre Weimar et Lancaster House, celle-ci semble bien difficile à débroussailler, d’autant plus que les ambiguïtés de la France, toujours très attachée à sa souveraineté nationale, ne datent pas d’hier et ne semblent pas remises en question aujourd’hui. 
L’Allemagne ne s’est certes pas montrée plus cohérente par rapport à l’Europe de la défense. Les déclarations ambitieuses et de haut rang, allant quelquefois jusqu’à invoquer la création d’une véritable armée européenne, ne se comptent plus à Berlin. Or, les initiatives concrètes manquent à l’appel : la passivité de l’Allemagne dans ce domaine n’a sans doute d’égale que celles de l’Italie ou de l’Espagne. Le Royaume-Uni est peut-être le seul pays ayant une position claire à l’égard de la PeSDC, et encore. Son intransigeance contre tout progrès dans ce domaine n’explique guère son engagement dans la mission militaire ATALANTA au large des côtes somaliennes, ni elle nous éclaire sur la manière dont Londres compte faire face au désintérêt croissant des États-Unis vis-à-vis du Vieux Continent. 
Bref, à l’exception peut-être du Royaume-Uni, il est difficile de comprendre ce que les grands pays européens veulent de la PeSDC. Quel rôle comptent-ils lui attribuer dans le cadre de leur propre stratégie nationale ? Cette question est loin d’être anodine, car avant d’identifier une stratégie collective que l’Union devrait suivre à travers ses compétences en matière de défense et de politique étrangère, encore faut-il que chaque État membre s’éclaircisse les idées au sujet de sa propre stratégie nationale vis-à-vis de l’Europe de la défense. 
5 chercheurs et 7 capitales
Dans cette optique, et grâce au soutien du programme COST de l’UE, le GRIP a pu envoyer cinq chercheurs dans sept centres de recherches basés dans autant de capitales européennes, et ce pour une période d’étude d’environ un mois. Le but de ces missions n’a pas été d’identifier les valeurs et les intérêts communs de l’ensemble des pays ciblés pouvant cimenter une stratégie européenne. Une riche littérature existe déjà à ce propos. L’étude vise plutôt à comprendre dans quelle mesure la PeSDC est perçue en tant qu’outil pouvant servir les intérêts purement et exclusivement nationaux des pays en question.
Ces jeunes chercheurs ont pu ainsi plonger dans la culture stratégique de Paris, Londres, Berlin, Rome, Varsovie, Stockholm et Madrid, en observant la PeSDC sous un prisme exclusivement national. Car une telle recherche ne pouvait pas être menée à Bruxelles, où les diplomates qui y sont détachés respirent un air plutôt européanisé.
Une méthodologie commune, basée sur un protocole, a été élaborée afin d’obtenir des résultats comparables entre eux. Dès lors, les chercheurs ont pu mener, dans chaque capitale, des entretiens semi directifs avec des personnes clés, issues des milieux militaires, administratifs et académiques. Le travail s’est focalisé entre autre sur : la culture stratégique du pays concerné, l’autonomie stratégique souhaitée (notamment par rapport aux États-Unis), les relations avec les organisations internationales, les zones géographiques prioritaires, les intérêts nationaux pouvant être défendus à travers la PeSDC et, enfin, l’attitude adoptée par rapport au processus d’intégration européenne. 
Les résultats comparés de ces enquêtes de terrain feront l’objet d’une publication dans les mois à venir. Celle-ci, rappelons-le, ne vise pas à analyser l’Europe de la défense comme une fin en soi ou comme un projet collectif, mais comme un moyen au service des intérêts stratégiques individuels, voire « égoïstes », de chaque pays ciblé. En suivant ce chemin tortueux, mais peut-être plus réaliste, l’étude entend identifier les dénominateurs communs, les malentendus et les points de blocage sous-jacents le débat, dans le but de l’alimenter. Un angle d’approche inversé pour au final mieux rassembler.