Les armes non létales : une nouvelle course aux armements

La fin de la guerre froide et les progrès réalisés dans la technologie des armements ont conduit à une révision fondamentale des concepts stratégiques, opérationnels et organisationnels. On parle aujourd'hui d'une "révolution dans les affaires militaires" d’où semble se dégager un large consensus, surtout aux États-Unis, pour affirmer que les formidables progrès de la science pourront résoudre la plupart des futurs problèmes de sécurité. Le concept de non-létalité se profile donc, aux yeux d'une majorité d’autorités militaires et politiques, comme une réponse logique et appropriée au nouvel environnement sécuritaire.

Les armes non létales sont des armes discriminantes explicitement conçues et utilisées pour frapper d'incapacité le personnel et le matériel, tout en minimisant le risque mortel, les lésions permanentes, et les dommages indésirables et irréversibles aux biens et à l'environnement. L'argument le plus séduisant en leur faveur est qu’elles peuvent combler l'espace d’indécision entre le moment où la diplomatie échoue et celui où se prend la décision de recourir à la force conventionnelle létale. Le concept de non-létalité peut donc affranchir les décideurs du choix obligatoire et exclusif entre diplomatie et action militaire en élargissant le nombre d'options. Cependant, l'analyse est souvent partiale et partielle. L'essentiel de la réflexion politico-militaire ne porte que sur l'impact technologique, politique et opérationnel du concept de non-létalité et ignore nombre de questions fondamentales.

Premièrement, en offrant une capacité " rhéostatique ", le non-létal permet d’envisager le maintien de l'ordre et les opérations militaires comme un continuum – local, national, international – dans lequel ennemis extérieurs et ennemis intérieurs tendent à se confondre. Adaptées aux nouvelles missions militaires, les armes non létales peuvent simultanément renforcer l'arsenal répressif interne et placer à terme la société sous un contrôle permanent.

Deuxièmement, une banalisation de la force non létale, perçue comme exempte de risques, pourrait conduire à un appauvrissement du débat politique sur l'opportunité et la légitimité des interventions. En levant certains obstacles propres à l’usage d’armements conventionnels, les armes non létales peuvent abaisser considérablement le seuil "politiquement acceptable" pour une intervention dans un pays tiers et devenir ainsi un instrument d’ingérence permanente.

Troisièmement, les armes non létales ouvrent une large brèche dans les Traités et Conventions sur le contrôle des armements, en particulier dans le champ des armes chimiques et biologiques, des modifications environnementales ou des armes dites " inhumaines ".

Enfin, la culture du secret est toujours prédominante dans le développement de ces nouvelles générations d’armements, avec comme corollaire l’accroissement du coût des programmes et l’absence de contrôle et d’évaluation par les organes démocratiques.

Le concept de non-létalité apporte-t-il un progrès dans la résolution des conflits ou n’est-il finalement qu'une perversion de l'esprit ? L’évolution conjointe de l'environnement sécuritaire et des technologies de l'armement nécessite une évaluation approfondie du caractère acceptable et désirable des innovations militaires. Cette évaluation ne peut se produire qu’à travers un débat ouvert et pluridisciplinaire. Elle doit pour cela bénéficier d'une information complète et rigoureuse et se fonder sur le principe de précaution dans tous les cas où l'impact environnemental et humain reste incertain. Dans ce débat, le monde militaire doit certes être un participant essentiel, mais certainement pas le seul.

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