Le GRIP a fêté ses 40 ans (27 et 28 novembre, Bruxelles)

La recherche pour la paix et le désarmement, un bien commun à promouvoir

À l’occasion de son 40e anniversaire, le GRIP a organisé quatre conférences-débats, le mercredi 27 novembre 2019, à l’IHECS, et le jeudi 28 novembre 2019, à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, salle Gothique.

Au total, quelque 200 personnes ont participé à ces quatre tables rondes, portant respectivement sur :

  • La question des armements dans les médias
  • Le maintien de la paix en Afrique
  • Les dynamiques et les défis contemporains du commerce des armes et de sa régulation
  • Pourquoi une défense européenne ?

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Nous reproduisons ci-après le discours de clôture prononcé Luc Mampaey, directeur du GRIP.

Le GRIP, 40 ans d’engagement pour un monde moins armé et plus sûr

Le GRIP a été créé à Bruxelles en 1979, par Bernard Adam que nous avons entendu ce matin, et quelques autres militants, dont Jean-Paul Marthoz également présent et qui nous a fait le plaisir d’animer l’atelier médias d’hier soir.

Une naissance au cœur de la Guerre froide, dans le contexte particulier des grandes mobilisations citoyennes opposées à la course aux armements et, plus précisément, à l’installation de missiles américains sur les territoires de plusieurs pays européens.

Ces grands mobilisations citoyennes, portées à leur paroxysme par la « Crise des Euromissiles », avaient révélé les limites de la réflexion sur les enjeux stratégiques en Europe, une réflexion qui se trouvait coincée entre d’une part, les positions souvent radicales, parfois simplificatrices car mal informées, des mouvements pacifistes – à cette époque très nombreux et bien organisés – et, d’autre part, celles non moins rigides et peu nuancées, voire relevant de la pure propagande, des gouvernements et chancelleries.

Dès sa création, le GRIP a voulu se profiler comme le chainon manquant entre ces mondes que tout séparait : aller chercher l’information là où elle se trouve, la décoder, pour la transmettre à ceux qui veulent faire avancer la paix. En 1979, le GRIP sera l’un des premiers centres de recherche, francophone, engagé et indépendant, issu de la société civile, sur les questions de désarmement et de prévention des conflits.

Des mutations importantes

En 40 ans d’existence, le GRIP a bien entendu connu des mutations importantes.

La fin de la Guerre froide évidemment, dont on a pu penser un temps, quelques mois pendant lesquels on ne parlait plus que de « distribuer les dividendes de la paix », qu’elle mettrait un terme à notre raison d’exister.

Répit illusoire et de courte durée cependant, très vite balayé par les nouveaux conflits brutaux et complexes qui ont déchiré les Balkans, le Moyen-Orient, l’Afrique, avec des ondes de choc se faisant sentir jusqu’au cœur de l’Europe.

Dans cet environnement international en perpétuel mouvement, le GRIP a su préserver son profil hybride originel, et original, en conciliant deux missions fondamentales.

D’abord une mission d’éducation permanente, qui est aussi une mission d’éducation à la paix : en s’évertuant à proposer des analyses qui échappent à la partialité des camps opposés, en rejetant le simplisme et le manichéisme tout en veillant à rester pédagogique et accessible, en s’écartant des prises de position péremptoires caractéristiques des dossiers internationaux et de sécurité, et en promouvant sans relâche une culture de paix, les chercheuses et chercheurs du GRIP « décodent – selon la belle expression de l’écrivain Milan Kundera que nous rappelait récemment Jean-Paul Marthoz – la complexité du réel ».

Mais également, en développant l’expertise d’un institut de recherche, désormais d’envergure et de réputation internationale, indépendant, engagé mais rigoureux, et capable de produire à destination des décideurs, des analyses pertinentes, de haut niveau, et s’appuyant sur un vaste réseau de chercheurs sur le terrain.

Nous avons souhaité vous en faire la démonstration aujourd’hui, au travers de cette série d’exposés de grande qualité, pour lesquels je remercie l’ensemble de mes collègues, partenaires ou chercheurs associés.

Engagement et indépendance

Je veux cependant revenir sur les deux mots que je viens d’utiliser, et qui traduisent sans doute le mieux les principes fondamentaux et fondateurs du GRIP : engagement et indépendance.

L’engagement tout d’abord : parce que la rigueur qui est au cœur de nos activités de recherche ne nous interdit pas d’avoir des opinions, de défendre des positions, d’avoir un parti-pris. Nous devons assumer nos origines, profondément enracinées dans le mouvement pacifiste des années 1980. Une recherche rigoureuse n’est pas une recherche neutre, souvent synonyme de langue de bois. Notre ligne de conduite rejoint au contraire celle défendue par le célèbre économiste Gunnar Myrdal, grande figure de l’économie institutionnaliste, prix Nobel en 1974, et président du SIPRI de 1968 à 1973 (il succédait d’ailleurs à son épouse Alva Myrdal, écrivaine, diplomate, parlementaire suédoise, nommée en 1962 représentante de la Suède à la Conférence sur le désarmement à Genève, cheffe de file des pays non alignés qui exercera une pression permanente sur les deux superpuissances pour les amener sur la voie de mesures concrètes en faveur d’une réduction et du contrôle des armements, récompensée par le prix Nobel de la Paix en 1982, et première présidente du SIPRI de 1966 à 1968).

Myrdal nous disait ceci : « Nous sommes toujours empreints d’une opinion. La recherche désintéressée n’a jamais – et ne pourra jamais – exister. Les réponses sont forcément précédées de questions. Il ne peut y avoir un avis qu’à partir d’un point de vue. Les opinions sont sous-entendues dans la question posée et le point de vue choisi. Nos opinions déterminent nos approches d’un problème, la définition de nos concepts, le choix de modèles, la sélection de nos observations, la présentation de nos conclusions – en réalité, l’ensemble d’un travail de recherche, du début à la fin. Si nous ignorons les opinions qui sont à la base de nos recherches, cela signifie qu’il manquera une prémisse à notre raisonnement, ce qui entraînera une indétermination qui ouvre la voie aux préjugés. »

Nous assumons le parti-pris qui est le nôtre : le monde se portera mieux s’il est moins armé.

L’indépendance ensuite, au sujet de laquelle nous sommes souvent interpellés. Dans le monde anglophone, il existe plusieurs instituts indépendants et cependant clairement établis comme des références mondiales dans le domaine du désarmement et du contrôle des armements. La situation est très différente dans l’espace francophone, où l’on constate que la majorité des acteurs dans ces domaines sont liés aux intérêts des ministères de la Défense ou à ceux des producteurs d’armements et bénéficient d’un quasi-monopole du discours sur ces sujets.

La rareté des centres de recherche francophones d’envergure internationale et véritablement indépendants rend difficile tout débat public éclairé et contradictoire. Il faut le souligner, le GRIP est à Bruxelles, ville cosmopolite et multilingue mais où l’anglais prend inexorablement le rôle d’une nouvelle lingua franca, le seul centre de recherche francophone et indépendant dédié aux questions de paix, de sécurité, et de prévention des conflits. Mais à y regarder de plus près, on réalise qu’il est sans doute le seul dans toute la francophonie.

Or, l’indépendance de la recherche et de l’analyse dans le domaine des armements participe d’un bien commun de la société. La permanence d’une organisation robuste, crédible, agissant de manière responsable et transparente est une condition de l’établissement d’un programme de recherche et d’action visant à la résolution pacifique des conflits et au désarmement.

L’indépendance du GRIP repose sur deux principes.

Le premier c’est la diversité de nos sources de financement : elles sont constituées des pouvoirs publics de pays démocratiques, d’organisations internationales, de fondations publiques ou privées, de grandes ONG, des dons du public etc. Cette diversité – défi permanent et pas facile – garantit que la défaillance d’un seul ne menace pas l’ensemble, et que nous gardions la capacité de renoncer à celui qui mettrait notre indépendance en question.

Le second c’est le maintien d’une étanchéité sans concession entre nos activités et les intérêts privés du secteur de l’armement et de la sécurité. Je vise principalement ici l’industrie de l’armement et de la sécurité.

Car soyons clairs. Il est évidemment beaucoup plus facile de financer l’organisation, comme le font régulièrement certains think-tank outre-Quiévrain, une grande conférence sur l’Europe de la défense lorsqu’on accepte l’aide généreuse de Thalès, Airbus ou MBDA. Il y a quelques mois nous aurions pu organiser de grands débats, dans des lieux somptueux, sur le remplacement des F-16 belges, si nous avions accepté les propositions des entremetteurs de Dassault ; et oui … on nous l’a proposé.

Nous rencontrons ces entreprises, nous leur parlons, nous confrontons des points de vue, nous réfléchissions même parfois ensemble à des solutions – je pense notamment à des discussions constructives que nous avons pu avoir avec FN Herstal sur les questions de marquage et de traçabilité – mais aucun lien avec le secteur de l’armement, qu’il soit financier, structurel ou personnel, aussi ténu ou indirect soit-il, ne pourrait être accepté. C’est pour nous une question élémentaire d’indépendance et de crédibilité, mais il me parait important d’attirer votre attention sur le fait que cette indépendance a un coût, et qu’elle nous place dans une situation concurrentielle très défavorable aux côtés d’autres think-tank qui ont moins d’états d’âmes à cet égard.

Les conditions de la paix

Notre engagement initial n’a donc pas changé : le GRIP a pour mission d’étudier. Il le fait dans l’optique de donner aux citoyens, à la société civile et aux élus accès à des analyses indépendantes permettant aux décideurs comme au grand public de renforcer leurs capacités critiques face à des enjeux complexes où s’entremêlent des intérêts politiques et économiques et des conceptions normatives et éthiques parfois contradictoires.

Mais tout cela n’a été possible que grâce à vous, citoyens, élus, pouvoirs publics qui nous soutenez depuis 40 ans. Et je suis convaincu que vous aurez compris au terme de cette journée que vous avez au moins cinq bonnes raisons de continuer à le faire :

  • Pour participer au développement d’une recherche indépendante et engagée sur les conditions de la paix ;
  • Pour consolider les capacités en tant que force de proposition auprès des décideurs politiques ;
  • Préserver une activité Édition du GRIP, qui permet de mettre en avant les combats des acteurs au service de la paix qu’ils soient journalistes, médecins ou militants des droits humains ;
  • Pour garantir l’accès en langue française à une recherche rigoureuse et accessible au public sur ces questions ;
  • Et enfin pour former une relève de jeunes chercheurs – vous avez vu qu’ils sont bien là – à qui il incombera de relever les défis de demain.

Et je terminerai en confiant à cette relève de jeunes chercheurs une petite confidence personnelle. Je me souviens très bien de la naissance du GRIP en 1979 ; j’étais à cette époque sous-officier d’active dans les Forces armées belges stationnées en Allemagne – et oui, les voies sont parfois sinueuses pour arriver là où veut aller… C’est là que j’ai lu les toutes premières publications du GRIP, auxquelles ont parfois collaboré des militaires progressistes, notamment des délégués syndicaux de la jeune CGSP-Secteur militaire. J’ai été l’un des tout premiers abonnés aux publications du GRIP.

Lorsque 14 ans plus tard, Bernard Adam m’a donné l’opportunité de rejoindre l’équipe du GRIP, je n’ai pas hésité et j’en ai ressenti une très grande fierté. Je souhaite qu’à votre tour cette fierté vous anime aussi : soyez fier de ce que vous faites. Vous êtes dans le juste, et nous avons besoin de vous pour relever les défis qui nous attendent.

Merci !

Luc Mampaey, 28 novembre 2019

L’événement a bénéficié du soutien de

Les intervenants : Bernard ADAM, fondateur du GRIP, directeur de 1979 à 2010, Elena AOUN, professeure et chercheure en Relations internationales à l'Université catholique de Louvain (UCL), Maria CAMELLO, chercheure au GRIP, Quitterie DE LABBEY, chercheure au Vlaams Vredesinstituut, Aude-Emmanuelle FLEURANT, directrice du Programme armements et dépenses militaires au SIPRI, Amandine GNANGUÊNON, chercheure rattachée au Centre Michel l'Hospital (Université Clermont Auvergne), Pierre GREGA, président du Conseil d’administration du GRIP, Jean GUISNEL, journaliste à l’hebdomadaire Le Point, Claire KUPPER, chercheure au GRIP, Michel LUNTUMBUE, chercheur au GRIP, Luc MAMPAEY, directeur du GRIP, Jean-Paul MARTHOZ, journaliste et essayiste. Auteur de « En première ligne. Le journalisme au coeur des conflits » (GRIP/Mardaga), Sylvie MATELLY, directrice adjointe de l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), Louise NGANDU LUKUSA, membre de l’Assemblée générale du GRIP, politologue et lauréate du Prix « Femmes de paix » (2012), Yannick QUÉAU, directeur-adjoint du GRIP et directeur de la recherche, Philippe REGNIER, journaliste au Soir, Federico SANTOPINTO, chercheur au GRIP, Laëtitia SEDOU, chargée de projet auprès du réseau européen contre le commerce des armes (ENAAT), Claude SERFATI, économiste, chercheur au CEMOTEV, Université de Versailles-Saint-Quentin, Willy VANDERVORST, ancien journaliste à la RTBF, Christophe WASINSKI, administrateur du GRIP et professeur à l'Université libre de Bruxelles (ULB)

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