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Réf. GRIP DATA : G2050 Date d'insertion : 26/02/2003 |
Irak : le coût humain d’un conflit et la mobilisation humanitaire
par Xavier Zeebroek, chargé de recherche au GRIP
le
26 février 2003
Résumé
Les experts des Nations unies prévoient qu’un conflit
avec l’Irak pourrait durer 3 mois.
Les estimations les plus optimistes prévoient plus
de 6.500 morts et 20.000 blessés.
Les estimations les plus pessimistes prévoient
261.000 morts et 672.000 blessés.
1,45 millions de personnes, soit 5% de la population,
pourraient chercher refuge à l’étranger.
10 millions de personnes, soit 40% de la population,
se trouveraient rapidement en état d’insécurité alimentaire.
La communauté humanitaire dans son ensemble n’est
pas préparée à relever ce défi.
Le niveau de financement actuel de la planification
et du prépositionnement humanitaire est dérisoire.
Les militaires américains s’adjugeraient un rôle
clé dans l’Irak d’après-guerre, aussi bien en matière d’assistance humanitaire
que de reconstruction.
Des critiques s’élèvent à nouveau dans le monde
des ONG sur les risques de militarisation de l’aide humanitaire.
I.
LE
COUT HUMAIN
Des études prospectives de plus en plus nombreuses et
abondamment citées dans les médias font état d’une catastrophe humanitaire de
grande ampleur dans l’hypothèse d’une nouvelle guerre en Irak. La plupart ont
été réalisées suite à des missions d’experts menées sur le territoire irakien
et dans les pays voisins entre novembre 2002 et fin janvier 2003. Celles-ci
avaient en général pour but de faire une estimation des besoins humanitaires
de la région après un nouveau conflit et de permettre aux organisations humanitaires
d’élaborer des plans d’urgences qui comptent parmi les plus ambitieux jamais
mis sur pied.
1. Scénario de guerre
Cette note n’a pas pour but de passer en revue les différents
scénarios militaires possibles envisagés par les experts. Toutefois, la plupart
des plans d’urgences humanitaires tablent sur ce qu’il est convenu d’appeler
un scénario militaire de moyenne intensité.
C’est en tout cas cette éventualité qui a été retenue par les experts des Nations
unies[i]
et par les plus grandes ONG humanitaires.
Loin d’être confirmé par les différentes autorités américaines[ii]
ou par les commentateurs indépendants[iii],
ce scénario a été vraisemblablement adopté par la communauté humanitaire car
celle-ci ne peut se satisfaire d’une option optimiste qui la laisserait complètement
désemparée en cas de guerre prolongée.
Voici en bref les bases de ce scénario :
Une offensive terrestre de grande envergure précédée et soutenue par des
bombardements aériens intensifs provoquerait des destructions considérables
au niveau des infrastructures.
Les soldats de la coalition rencontreraient une résistance significative
mais la durée du conflit serait limitée à trois mois maximum. Pendant cette
période, l’accès aux victimes sur le territoire irakien serait sévèrement
limité, voire impossible.
Les zones les plus affectées seraient le sud, surtout du côté des champs
pétrolifères de Bassorah, et le Centre, principalement à Bagdad, Mossoul
et Kirkouk. Le nord du pays, contrôlé par les Kurdes et sous protection
aérienne américaine serait relativement épargné.
Une bataille urbaine féroce et meurtrière aurait lieu pour le contrôle
de Bagdad face aux meilleurs éléments de la Garde nationale irakienne.
Tous les services publics seraient progressivement rendus inopérants, d’abord
dans le sud du pays, puis au nord de Bagdad et enfin dans la capitale et
ses environs immédiats. Seraient gravement touchés l’accès à l’énergie,
à l’eau, à l’alimentation, aux installations sanitaires et à la santé, de
même qu’aux stocks gouvernementaux en matière de pétrole et de nourriture
notamment. Les communications, les transports et la production seraient
sérieusement perturbés.
Le recours aux armes chimiques et biologiques, voire nucléaires, n’est
pas sérieusement envisagé, sauf pour reconnaître l’impréparation totale
de la communauté humanitaire dans ce domaine.
2. Estimation des morts et
des blessés
Ni les Nations unies, ni les ONG ne se hasardent à estimer
le nombre direct de morts et de blessés dans leurs scénarios. Seul un rapport
de Medact[iv],
une association anglaise regroupant des professionnels de la santé, avance des
chiffres dans une très large fourchette :
Nombre de morts directs
| Minimum | Maximun | |
| Militaires irakiens | 3.200 |
80.000 |
| Militaires de la coalition | 160 |
8.000 |
| Civils irakiens | 3200 |
80.000 |
| TOTAL | 6560 |
168.000 |
Dans les trois mois qui suivent un scénario de guerre
conventionnelle, les auteurs de l’étude prévoient un grand nombre de décès supplémentaires
dus surtout à une guerre civile (20.000 morts), à une surmortalité infantile
(23.000 enfants de moins de cinq ans) et au grand nombre de réfugiés (15 à 30.000
morts). Bien que certains éléments de ce scénario soient sujets à caution, c’est
entre 48.716 et 261.000 morts qui
seraient à déplorer sur une période de six mois.
Nombre de blessés directs
| Minimum | Maximun | |
| Militaires irakiens | 9.600 |
320.000 |
| Militaires de la coalition | 480 |
32.000 |
| Civils irakiens | 9.600 |
320.000 |
| TOTAL | 19.690 |
672.000 |
Les statistiques de Medact reposent en partie sur des
estimations avancées dès septembre 2002 par un chercheur de la Brookings Institution,
Michael O’Hanlon[v].
Celui-ci arrive à la conclusion que les pertes en vies humaines dans les deux
camps pourraient être bien plus importantes que lors de la guerre de 1991. Partant
de la constatation que d’intenses combats de rue seraient nécessaires pour s’emparer
de Bagdad, il extrapole ses résultats à partir de deux exemples analogues :
l’invasion du Panama en 1989 et l’expérience américaine en Somalie en 1992.
Pour la seule prise de la capitale irakienne, il prévoit dès lors de 100 à 5.000
morts et de 300 à 20.000 blessés du côté américain et de 4.000 à 100.000 irakiens
tués, civils et militaires confondus.
De son côté, l’Organisation mondiale de la santé (OMS)
estime que 100.000 civils irakiens pourraient être blessés du fait des opérations
militaires et que 400.000 autres pourraient être frappés par les maladies dues
aux conséquences des bombardements, soit 500.000 personnes qui nécessiteraient un traitement médical d’urgence[vi].
Il faut souligner que le recours possible à des armes
chimiques et bactériologiques n’alourdirait ce bilan “ que ” de 10
à 20% avec un maximum de 43.600 décès supplémentaires[vii].
| Pour
mémoire, la guerre du Golfe de 1991 coûta la vie à un petit peu moins
de 400 combattants de la coalition internationale (dont 250 suite
à des accidents ou des tirs “ amis ”) et 500 autres furent
blessés. Les pertes militaires irakiennes atteignirent entre 50.000
et 120.000 hommes selon les sources, auxquels il faut ajouter 3.500
à 15.000 civils. Les révoltes et la répression qui suivirent immédiatement
la guerre emportèrent 20 à 35.000 civils supplémentaires. Enfin, en
1991 seulement, environ 110.000 civils moururent des effets indirects
de la guerre sur la santé. Au total, de 183.500 à 280.000 Irakiens
succombèrent suite à la guerre et à ses conséquences immédiates[viii]. |
3. Estimation des besoins humanitaires
Tous les observateurs soulignent que la situation
humanitaire actuelle de l’Irak est déjà fort préoccupante. Après la guerre
de 1991 et 12 ans d’embargo, ce pays n’est plus que l’ombre de lui-même et un
nouveau choc pourrait le plonger dans le chaos. Les arguments le plus souvent
avancés sont les suivants :
Selon
l’Indice de développement humain (IDH) publié annuellement par le PNUD,
l’Irak se trouvait dans les 60 premiers pays du monde en 1990. Après la
guerre du Golfe, il avait déjà rétrogradé en 96ème position.
Il se trouve aujourd’hui à la 127ème
place d’un classement qui compte 142 pays[ix].
Aucune autre nation au monde n’a connu pareille chute qui, selon certains
commentateurs, a ramené ce pays à l’ère pré-industrielle.
Du
fait de l’embargo, 80% du revenu moyen de la population est constitué par
les tickets de rationnement.
Conséquence
du Programme Pétrole contre Nourriture, 60% de la population (soit 16 millions
de personnes) dépendent des distributions alimentaires contrôlées par l’Etat.
Le
taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans est 2,5 fois supérieur à
ce qu’il était en 1990. 500.000 d’entre eux souffrent de malnutrition et
ont un poids inférieur à la normale[x].
L’infrastructure
des soins de santé de base n’a toujours pas été restaurée à un niveau satisfaisant.
Un
tiers de la population urbaine et plus de la moitié en zone rurale n’a pas
accès à l’eau potable.
Selon le “ Plan
d’urgence humanitaire intégré pour l’Irak et les pays voisins ”[xi],
les experts du Bureau de coordination pour les affaires humanitaires de l’ONU
(BCAH-OCHA) estiment comme suit les principaux besoins humanitaires de la population
irakienne à la suite d’un conflit militaire de moyenne intensité :
Un maximum de 1,45 million de personnes pourrait chercher refuge
à l’étranger. Environ 100.000 d’entre eux ne seraient pas autorisés ou n’auraient
pas les moyens de quitter l’Irak. La répartition des réfugiés selon les
pays d’accueil se ferait de façon très inégale :
| Minimum | Maximum | |
| Iran | 258.000 |
900.000 |
| Turquie | 136.000 |
270.000 |
| Jordanie | 34.000 |
50.000 |
| Koweit | 34.000 |
50.000 |
| Syrie | 20.000 |
60.000 |
| Arabie Saoudite | 18.000 |
20.000 |
| Irak | 100.000 |
100.000 |
| TOTAL |
600.000 |
1.450.000 |
Le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du territoire irakien pourrait
atteindre 900.000 alors qu’il existe déjà 1,1 million de personnes dans
ce cas à l’heure actuelle. Les zones les plus touchées par ce phénomène
seraient le centre du pays et Bagdad ainsi que, dans une moindre mesure,
le sud de l’Irak.
Environ 10 millions de personnes se trouveraient progressivement mais rapidement
dans une situation d’insécurité alimentaire, principalement du fait de l’écroulement
du système de distribution de nourriture dans le cadre du Programme Pétrole
contre Nourriture dont dépend 60% de la population.
Une assistance nutritionnelle d’urgence serait nécessaire pour 910.000
enfants malnutris et 710.000 femmes enceintes ou en période d’allaitement.
Une assistance en matière de santé devrait être fournie à 4,7 millions
de personnes.
Des interventions d’urgence en matière d’accès à l’eau et d’installations
sanitaires devront concerner 6,9 millions de personnes.
Bien que la dernière version disponible de ce plan date
du 7 janvier 2003, diverses sources indiquent qu’il n’a pas fait l’objet de
changements importants depuis lors.
Devant l’énormité de ces estimations, beaucoup de spécialistes
et de responsables de terrain, parfois au sein même des agences des Nations
unies, doutent que la communauté humanitaire dans son ensemble soit capable
de relever pareil défi. Les auteurs du Plan d’urgence reconnaissent eux-mêmes
que “ l’écroulement des services
publics essentiels de l’Irak pourrait mener à une crise humanitaire d’une dimension
bien supérieure aux capacités des agences des Nations unies comme des autres
organisations humanitaires ”[xii].
Un rapport de Human Rights Watch étend ce constat à toute la région : “ En
cas de guerre, un nouvel afflux de réfugiés chez les voisins immédiats de l’Irak
(...) pourrait submerger les moyens des autorités locales et des agences humanitaires ”[xiii].
II. LA
MOBILISATION HUMANITAIRE
1. Plans humanitaires du gouvernement
américain
Il semble de plus en plus certain que les militaires
américains s’adjugeraient un rôle clé dans l’Irak d’après-guerre, aussi bien
en matière d’assistance humanitaire que de reconstruction. Lors d’une audition
devant le Congrès américain, le sous-Secrétaire d’Etat aux Affaires politiques,
Marc Grossman soulignait que « la fourniture d’aide humanitaire sera
un objectif immédiat si les Etats-Unis s’engagent dans un conflit militaire
avec l’Irak »[xiv].
Une directive du Président Bush datée du 20 janvier 2003
ordonnait la création au sein du Département de la Defense d’un « Office
of Reconstruction and Humanitarian Assistance »[xv](ORHA).
Ce bureau est dirigé par le lieutenant général à la retraite Jay Garner qui
occupait déjà un poste important lors de l’opération militaro-humanitaire « Provide
Comfort » dans le nord de l’Irak en 1991. Sans aucune coordination avec
la communauté humanitaire, l’ORHA a développé un concept opérationnel s’appuyant
sur la création au sein des forces armées américaines d’une structure de coordination
de l’aide humanitaire qui utiliserait exclusivement des produits américains
jusqu’au moment où l’aide internationale sera autorisée à intervenir sur le
terrain. La technique du parachutage (air dropping) de rations alimentaires,
abondamment critiquée en Afghanistan, serait appliquée à grande échelle.
Dès la fin janvier, un « Humanitarian Operations
Center » ouvrait ses portes au Koweit. D’importants stocks de nourriture
et de médicaments y sont entreposés, de même que dans des bases américaines
en Italie. Ces initiatives volontaristes de l’administration américaine provoquent
déjà des réactions critiques de nombreuses ONG qui redoutent les effets d’une
militarisation de l’aide humanitaire comme ce fut le cas au Kosovo[xvi] ou aujourd’hui encore en
Afghanistan. La volonté de mener seuls, au moins dans un premier temps, des
opérations militaro-humanitaire sur le sol irakien a été implicitement confirmée
par le refus américain de participer à la grande conférence internationale « Humanitarian
Meeting Iraq » organisée par les autorités suisses les 15 et 16 février
2003. Cent cinquante délégués de trente pays et de vingt organisations humanitaires
internationales y participaient.
Dans un premier temps, une enveloppe de 50 millions de
dollars a été allouée à l’ORHA pour assurer son effort de planification. Celle-ci
devrait bientôt être portée à 100 millions. Si la guerre éclate, l’administration
Bush a l’intention de présenter au Congrès une loi budgétaire spéciale (emergency
spending bill) d’un montant de plusieurs milliards de dollars pour l’aide humanitaire
d’urgence[xvii].
Ces montants restent cependant modestes face au coût
d’une nouvelle guerre qui pourrait coûter entre 48 et 200 milliards de dollars[xviii].
Jusqu’à présent, les Etats-Unis n’ont contribué qu’à hauteur de 15 millions
de dollars au plan d’urgence des Nations unies.
2. Accueil des réfugiés dans les pays
voisins
Les pays voisins de l’Irak se préparent fébrilement à
l’accueil éventuel d’un grand nombre de réfugiés, avec l’aide du HCR, du CICR
et des délégations nationales de Nations unies.
Iran : Contrairement aux prévisions de l’ONU (900.000 réfugiés), l’Iran avait prévu un maximum de 500.000 réfugiés. Douze sites d’accueil situés près de la frontière mais sur le sol iranien avaient déjà fait l’objet d’un accord avec le HCR. Sept autres étaient encore en discussion. Toutefois, fin janvier, le gouvernement iranien tentait de revoir ces chiffres à la baisse (200.000 personnes répartis dans 10 camps)[xix]. L’Iran n’a prévu aucun budget spécifique pour l’opération et se repose entièrement sur les organisations humanitaires. Le pays compte déjà 1.9 millions de réfugiés afghans et a accueilli 1 million de réfugiés irakiens lors de la guerre de 1991.
Turquie : Le gouvernement prévoit la construction de 18 à 20 camps d’une capacité totale de 276.000 personnes, soit le maximum prévu par l’ONU. Toutefois, seuls six de ces sites seraient situés en Turquie, le reste (105.000 réfugiés) serait construit dans une zone tampon contrôlée par l’armée turque en Irak. Un seul point d’accès à la Turquie serait ouvert. Le Croissant Rouge turc a entreposé les réserves nécessaires pour 30.000 réfugiés mais pourrait les porter à 200.000 si nécessaire[xx].
Koweit : Le gouvernement envisage d’accueillir seulement 15.000 réfugiés, les autres devant rester de l’autre côté de la frontière.
Jordanie : Malgré beaucoup de réticences, la Jordanie construira
deux camps de réfugiés sur son territoire avec l’aide du HCR. Le pays a
accueilli plus d’un million de personnes pendant la guerre de 1991 et abrite
déjà 2 millions de réfugiés, essentiellement palestiniens.
Syrie : Le gouvernement ouvrira deux camps sur son territoire.
Arabie Saoudite : Le gouvernement n’admettra aucun réfugié irakien.
Rappelant que l’accueil des réfugiés est un devoir pour
tous les pays, Human Rights Watch n’hésite pas à insister sur le fait que “ les
Etats industrialisés doivent maintenir leurs frontières ouvertes aux réfugiés
et immédiatement lever les mesures limitant l’immigration (...) ”[xxi].
3. Plans humanitaires des agences des
Nations unies
Des plans d’urgence ont été développés par trois des
principales agences du système des Nations unies : le Haut commissariat
aux réfugiés (HCR), le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) et le
Programme alimentaire mondial (PAM). Ils couvrent une période de six mois. Tous
“ supposent implicitement qu’un système
de rationnement sera à nouveau instauré après la fin d’un conflit ”[xxii].
HCR : Agence
de référence en matière de réfugiés, elle dispose d’une réserve d’urgence
pour 250.000 personnes et d’une équipe de 72 fonctionnaires et expatriés
qui peuvent être déployés en 3 jours. Toutefois, seul le matériel pour venir
en aide à 100.000 personnes a pu être prépositionné dans la région. Le Haut
commissaire a désigné un Coordinateur régional pour les réfugiés.
UNICEF : Agence
de référence pour la protection des enfants mais aussi pour la santé, la
nutrition, l’eau et l’aide sanitaire, elle a également prépositionné des
stocks en Irak (pour 550.000 bénéficiaires) et dans quatre autres pays voisins
(pour 160.000 personnes).
PAM
Toutes ces dispositions restent d’un niveau 2 à 5
fois inférieur à ce que le BCAH a prévu dans son plan d’urgence. Ces carences
sont dues à un manque évident de financement de la part de la communauté internationale.
A l’heure actuelle, seuls les Etats-Unis et le Royaume Uni sont intervenus pour
un montant dérisoire – chacun 15 millions de dollars. Ces contributions n’arrivent
même pas à satisfaire le premier appel de fonds (37,4 millions de dollars) lancé
par l’ONU le 13 décembre 2002. Depuis lors, un nouvel appel de 120 millions
de dollars a été lancé, sans beaucoup de succès jusqu’à présent. Ce n’est qu’après
le déclenchement d’un éventuel conflit que les Nations unies lanceront un appel
de fonds d’urgence inter-agences beaucoup plus ambitieux. Celui-ci visera à
couvrir les opérations humanitaires pour une durée de six mois. En attendant,
les agences puisent dans leurs propres réseves et empruntent des fonds pour
couvrir leurs frais de planification et de prépositionnement.
Selon Sarah Zaidi, directeur de recherche au Center for
Economic and Social Rights (CESR, New York), “ Les 30 millions de dollars versés par les Etats-Unis et le Royaume
Uni couvrirait un seul jour de distribution dans le cadre du Programme Pétrole
contre Nourriture ”[xxiii].
Entre décembre 1996 et octobre 2002, ce programme des Nations unies a fourni
à chaque Irakien l’équivalent de 685 dollars par an en biens de première nécessité.
A ce rythme, il faudrait 5,48 milliards de dollars pour assurer les six premiers
mois de survie de l’après-guerre.
Si une guerre devait se déclencher, l’ensemble du personnel
international des agences de l’ONU quitterait immédiatement le territoire irakien
et serait temporairement replacé soit dans les pays voisins pour l’aide aux
réfugiés soit à Chypre où un Centre de coordination humanitaire d’urgence
doit être créé sous la supervision d’un Coordinateur humanitaire nommé par le
Secrétaire général adjoint aux Affaires humanitaires.
4. Plans humanitaires de l’Union européenne
Dans une déclaration faite au Parlement européen le 12
février 2003, le Commissaire européen au Développement et à l’Aide humanitaire,
Poul Nielson, a indiqué que ECHO, l’agence humanitaire européenne, était en
contact étroit avec tous ses partenaires,
tant à l’ONU qu’à la Croix-Rouge ou parmi les ONG[xxiv].
Bien que deux missions d’évaluation aient récemment été envoyées en Irak, on
peut s’étonner de l’absence de planification de l’Union européenne mais elle
est essentiellement due au fait qu’ECHO n’est pas une agence qui intervient
directement sur le terrain mais finance des opérateurs (privés ou intergouvernementaux)
par le biais de projets.
A cet effet, ECHO dispose d’un budget de 15 millions
d’euros prévu de longue date pour aider l’Irak en 2003, auquel viendra vraisemblablement
s’ajouter 200 millions d’euros à puiser dans le Fonds européen d’urgence, mais
seulement après le déclenchement des hostilités. Pour les dirigeants politiques
européens, il ne saurait en effet être question de financer une planification
humanitaire alors que plusieurs pays s’activent encore pour trouver une solution
diplomatique qui éviterait la catastrophe. Cette situation n’a pas empêché Constanza
Adinolfi, directrice d’ECHO, a récemment mis en garde les parlementaires européens
devant « l’impréparation totale de l’Union européenne face aux conséquences
humanitaires d’une guerre en Irak »[xxv].
Seuls la Suède, le Danemark et les Pays-Bas ont récemment
communiqué le niveau de leur soutien financier à l’aide humanitaire européenne
d’urgence à l’Irak.
5. Plans humanitaires des ONG
Il n’est pas possible de rendre compte de l’ensemble
des préparatifs des ONG humanitaires, même en se limitant aux plus importantes.
Bien qu’un grand nombre d’entre elles ont envoyé sur place leur propre mission
d’évaluation, aucune n’a mis sérieusement en doute les estimations des experts
de l’ONU concernant l’ampleur de l’aide à apporter. Au contraire, les plus grandes
ONG s’en inspirent dans leur planification et citent les mêmes chiffres dans
leurs communiqués.
Relativement peu d’ONG internationales sont actuellement
présentes en Irak. Il s’agit notamment du CICR, de CARE Australie, Islamic Relief,
Caritas, Merlin, CARE International, Médecins du Monde, Enfants du Monde et
Première Urgence. Dans le Nord du pays, sous contrôle kurde, on note aussi la
présence de Save the Children, Handicap Interational, Norwegian People’s Aid,
Mines Advisory Group et Peace Winds Japan. La plupart d’entre elles évacueront
leur personnel expatrié vers Amman (Jordanie) en cas de guerre. Seul le Croissant
Rouge irakien restera opérationnel.
Les ONG se retrouvent dans le même dilemme que la plupart
des Etats : elles se sont interdit de récolter des fonds pour une catastrophe
dont elles espèrent encore qu’elle n’aura pas lieu. De ce fait et à cause du
secret qui entoure les plans de guerre américains, leur état d’impréparation
est tout aussi alarmant que celui de l’ONU ou de l’Union européenne. Etant essentiellement
financées par les Etats ou les organisations multilatérales, beaucoup d’entre
elles dépendent d’un feu vert politique. D’autres, comme Oxfam ou Médecins sans
Frontières, plus indépendantes financièrement, ont courageusement refusé tout
financement qui viendrait d’un des pays belligérants.
A noter toutefois qu’un consortium d’ONG américaines
composé notamment de Save the Children USA, International Rescue Committee et
World Vision a déjà reçu un financement de 2 millions de dollars de USAID, l’agence
américaine pour la coopération et l’aide humanitaire, pour délivrer une aide
humanitaire à l’Irak.
III. CONCLUSION
De l’aveu même de beaucoup de ses responsables, l’état
de sous-financement et d’impréparation de la communauté humanitaire pour faire
face aux conséquences d’une nouvelle guerre en Irak et dans les pays voisins
est très préoccupante. Cette situation est en grande partie due au dilemme politique
qui tétanise la plus grande partie des Etats donateurs : on ne peut pas
se préparer aux conséquences d’une catastrophe dont on entretient encore l’espoir
qu’elle n’aura pas lieu. C’est aussi la raison pour laquelle les préparatifs
en cours aux Nations unies comme au sein des ONG, aussi insatisfaisants soient-ils,
ont lieu dans une très grande discrétion.
Plus fondamentalement, même si les organisations humanitaires
pouvaient disposer de tous les moyens disponibles, il n’est pas certain qu’elles
puissent faire face à l’ampleur de la catastrophe.
Les évaluations avancées par les experts proposent souvent,
faute de mieux, des écarts très importants entre les scénarios optimistes et
pessimistes. Toutefois, il est sûr que le nombre de morts se comptera en milliers,
le nombre de réfugiés en centaines de milliers et ceux qui souffriront de la
faim en millions. A chaque fois, c’est la population civile irakienne qui paiera
le plus lourd tribut. Si ceux qui comptent déjà parmi les plus déshérités devaient
subir une troisième guerre en moins de 25 ans, il est probable qu’ils mettraient
très longtemps avant de s’en remettre.
Tous ces éléments devraient davantage être pris en compte
par les décideurs politiques et militaires américains. Ces derniers ont tendance
à considérer la guerre comme une option parmi d’autres, en négligeant d’y intégrer
les effets à moyen et à long terme sur les populations civiles, sur l’environnement
et sur la perception de la politique des Etats-Unis dans le monde. Le coût humain
d’une guerre ne peut plus être sous-estimé lorsqu’il s’agit de choisir entre
violence et diplomatie.
[i]
OCHA 2002, “ Likely
Humanitarian Scenarios ”, plan d’urgence confidentiel préparé par un
groupe d’experts sous la supervision du Bureau de coordination des affaires
humanitaires (BCAH-OCHA), Nations unies, 10 décembre 2002, 13 pages. http://www.casi.org.uk/info/undocs/war021210scanned.pdf
OCHA 2003, “ Integrated Humanitarian Contingency Plan for Iraq and
Neighbouring Countries ”, Bureau de coordination des affaires humanitaires
(BCAH-OCHA), Nations unies, 7 janvier 2003, Genève, 30 pages. http://www.cesr.org/iraq/docs/contingency.pdf
[ii]
Voir Caroline Pailhe, “ Irak : les coûts de la guerre ”,
Note d’analyse, GRIP, 14 février 2003.
[iii]
Voir Thomas E. Ricks, “ Les forces spéciales en vedettes ”, The
Washington Post, repris et traduit par Le Courrier International n°642 du
20 février 2003, pp 34-35.
[iv]
Medact,
“Collateral Damage, the health and environmental costs of war on Iraq”,
(association anglaise qui regroupe des professionnels de la santé et est
membre de l’Association des médecins contre la guerre nucléaire, AMPGN-IPPNW),
12 novembre 2002, Londres, 13 pages. http://www.medact.org/tbx/docs/Medact%20Iraq%20report_final3.pdf
[v]
Michael E. O’Hanlon 9-02, “Counting Casualties: How many people would die
in an Iraqi War?”, Slate, 25 septembre 2002. http://www.brook.edu/views/op-ed/ohanlon/20020925.htm
consulté le 24 février 2003.
[vi]
Jonathan Steele, “ Counting the dead ”, The Guardian, 29 janvier
2003. http://www.guardian.co.uk/analysis/story/0,3604,884289,00.html
consulté le 24 février 2003.
[vii]
Voir Medact, op. cit. et Michael E. O’Hanlon 10-02, “ Overthrowing
Saddam: Calculating the Costs and Casualties”, Iraq Memo 1, Brookings Institution,
9 octobre 2002. http://www.brook.edu/views/op-ed/ohanlon/20021009.htm
consulté le 24 février 2003.
[viii]
Statistiques tirées de Medact et Michael
E. O’Hanlon, op. cit.
[ix]
PNUD, “ Rapports sur le Développement humain ”, 1990, 1992 et
2002.
[x]
Voir aussi “ Our Common Responsibility, The Impact
of a New War on Iraqi Children ”, The International Study Team (groupe
d’experts indépendants constitué d’universitaires, de chercheurs et de praticiens),
mission d’étude financée par plus de 20 ONG canadiennes, américaines et
norvégiennes, 30 janvier 2003, 41 pages. http://www.warchild.ca/docs/final_report_report_january_29v1.1.pdf
[xi]
Voir OCHA 2003, op. cit.
[xii]
Cité par CESR, “ The Human Cost of War in Iraq ”, Executive summary
p. 5, Center for Economic and Social Rights, New York, 13 février 2003,
10 pages. http://www.cesr.org/iraq/docs/execsum.pdf
[xiii]
HRW, “Iraqi Refugees, Asylum Seekers, and Displaced Persons: Current Conditions
and Concerns in the Event of War”, Human Rights Watch Briefing Paper p.
12, 13 février 2003, 25 pages. http://www.reliefweb.int/library/documents/2003/hrw-irq-13feb.pdf
[xiv]
Charlene Porter, “US, UN prepare to meet humanitarian needs in Iraq”, ReliefWeb,
14 février 2003.
[xv]
Charlene Porter, op. cit.
[xvi]
Voir « Militaires-humanitaires : à chacun son rôle », Editions
GRIP/Complexe, 2002, 278 pages.
[xvii]
Charles Recknagel, « Iraq : Aid agencies press donors to fund
war-relief preparations », ReliefWeb, 17 février 2003.
[xviii]
Voir Caroline Pailhe, op. cit.
[xix]
IRIN, “Tehran to host fewer Iraqi refugees if conflict begins”, 27 janvier
2003.
[xx]
Ayla Jean Yackley, “Turkey braces itself for refugees from Iraq war”, ReliefWeb,
16 février 2003.
[xxi]
HRW, op. cit. p. 19
[xxii]
OCHA 2003, op. cit. p. 8
[xxiii]
ReliefWeb, “ International Community unprepared for humanitarian disaster
in Iraq ”, 13 février 2003. http://www.reliefweb.int
[xxiv]
ReliefWeb, « European Commissioner for Development and Humanitarian
Aid : Statement on Irak, 12 février 2003.
[xxv]
Nicola Smith, « EU unprepared for humanitarian disaster in Iraq »,
Euobserver, 21 février 2003.
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