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Date d'insertion : 22/08/2002


L'Irak, au centre d'une nouvelle posture offensive américaine

par Aris Roubos, chercheur associé au GRIP et journaliste

(Article publié dans la rubrique "Opinion" de La Libre Belgique (www.lalibre.be), édition du mercredi 21 août 2002)


Une nouvelle guerre contre l'Irak se prépare ces temps-ci à Washington.

Contrairement aux apparences, et en dépit des déclarations officielles, cette ultime intervention était programmée de longue date. Non pas pour se débarrasser d'un dictateur, ce dont de nombreux démocrates pourraient se féliciter. En réalité, cette guerre signifiera l'achèvement d'un cycle stratégique ouvert à l'issue de la guerre du Golfe.

Cette phase transitoire, qualifiée de `second âge nucléaire´ par le stratégiste américain Colin S. Gray, et qui s'est étalée sur plus de dix ans, se termine à présent. Tout au long de la décennie écoulée, ayant pris prétexte d'une réalité relativement inexplorée durant la guerre froide (celle de la prolifération, dans le tiers-monde, des armes de destruction massive), le Pentagone sort considérablement renforcé d'une transformation stratégique en profondeur.

Dans ce contexte, le nouveau cadre en formation est celui d'une nouvelle posture stratégique. Concrètement, Washington se pose désormais comme une puissance affranchie des `avatars´ de la dissuasion nucléaire, renouant avec les plus pures traditions de l'`American Way of War´ : action, initiative, offensive... Ces classiques principes de l'art de la guerre, grâce auxquels, en d'autres circonstances, les Grant, Eisenhower et autres Mc Arthur ont bâti leur renommée, furent d'ailleurs au centre d'un discours prononcé par George W. Bush le 1er juin dernier à l'Académie militaire de West Point. A cette occasion, le Président américain annonça la fin prochaine de la dissuasion et de son corollaire: le `containment´. `La guerre contre la terreur ne sera pas gagnée sur la défensive´ , précisa le chef de la Maison-Blanche.

Finis désormais le sens de la mesure et la retenue, caractéristiques, tant bien que mal, de l'époque de la guerre froide. Ces comportements ne furent jamais acceptés par une partie, aujourd'hui dominante, de l'establishment politico-stratégique américain. En ligne de mire de ces faucons: le concept de la `destruction mutuelle assurée´, sous-jacent au traité ABM de 1972, duquel les Etats-Unis se sont officiellement retirés le 14 juin dernier. Cette posture, globalement défensive et caractéristique de l'époque bipolaire, laisse place à une attitude unilatéraliste et offensive, dont les retombées sur la scène diplomatique (remise en cause de Kyoto, refus du protocole additionnel à la convention sur les armes biologiques, rejet d'une cour pénale internationale, etc.) ne sont qu'un moindre mal.

En effet, transposés sur la scène stratégique propre à l'époque nucléaire, les principes constituants d'une stratégie de l'action se traduisent par des notions doctrinales spécifiques également affinées durant les années 90, comme la `contre-prolifération´, les `frappes préemptives´... En clair, pour les promoteurs d'une stratégie offensive, il s'agit de préserver sa `liberté d'action´ politico-stratégique en détruisant les armes NBC (nucléaires, biologiques et chimiques - également qualifiées d'armes de destruction massive) de l'adversaire. De la sorte, les planificateurs du Pentagone escomptent nier à tout ennemi futur les capacités de dissuader les forces armées américaines. Plus généralement, il convient d'empêcher à l'avenir toute puissance de disputer, par la dissuasion résultant de la possession d'armes NBC, la suprématie américaine sur la scène mondiale.

Dès lors, le véritable objectif politico-stratégique qui se dissimule derrière le renversement de Saddam Hussein concerne davantage l'affirmation d'un nouveau paradigme stratégique que la suppression d'une menace réelle, prétendument posée par les programmes d'armements NBC développés, selon Washington, par le pouvoir irakien.

Une nouvelle guerre contre l'Irak, tout en servant d'exemple, est destinée à signaler le passage d'une étape transitoire, de transformation stratégique, vers une nouvelle période de confrontation sur la scène internationale. Il s'agit donc bien d'un objectif tactique. Témoin en est le fait que la Maison-Blanche semble dès à présent déterminée à ne laisser aucune chance à l'option diplomatique.

Quoi qu'il en soit, la boucle, esquissée en janvier 1991, sera ainsi bouclée. Le culte de l'offensive et des interventions extérieures, que signala, selon certains stratégistes, la première guerre contre l'Irak, limitées jusqu'ici aux niveaux conventionnel et tactique, trouveront ainsi leur prolongement dans la dimension stratégique. Les systèmes d'armes propres à ce niveau ne seront plus à l'avenir du domaine du `virtuel´. Selon certains analystes en effet, dans un contexte bipolaire, la fonction exclusivement dissuasive du nucléaire avait transformé ces armements, considérés comme stratégiques, et jamais utilisés durant toute la guerre froide, en simple instrument politique. Cette situation, l'administration Bush escompte, par-dessus tout, la modifier. De deux manières: la première concerne l'arsenal NBC de tout adversaire potentiel, que l'on se propose de neutraliser par des moyens offensifs et défensifs; la seconde porte sur l'arsenal nucléaire américain, dont le seuil d'utilisation se réduira, dans un avenir indéterminé, aux options propres au champ de bataille. Sur ce dernier point, que l'on pense aux récents projets du Pentagone qui portent sur l'utilisation d'une arme dotée d'une ogive nucléaire de puissance réduite, au cas où l'équivalent conventionnel s'avère incapable de détruire tel entrepôt d'armes de destruction massive... Dans ce cadre, le bouclier antimissiles prend toute sa signification. Leur fonction défensive, ces armements l'assumeront en effet, mais cette mission concernera principalement la protection de l'arsenal offensif (y compris nucléaire) américain.

Une époque foncièrement différente de la `guerre froide´ s'ouvrira donc à l'issue d'une éventuelle guerre contre l'Irak. La première puissance mondiale, débarrassée du `fardeau´ de la dissuasion, se réservera désormais le droit de l'offensive. Cela signifie aussi que les pays classés par la Maison-Blanche dans la catégorie `Axe du Mal´, ayant joué le rôle qu'on leur assigna durant une décennie, feront globalement place, selon toutes les indications, à un nouvel ennemi sur la scène mondiale: la Chine.

A la faveur de la prétendue `guerre contre le terrorisme´, le Pentagone a eu l'occasion de procéder à une manoeuvre stratégique également programmée de longue date: le déplacement progressif de son centre de gravité de l'Europe vers l'Asie.

Tragique destin que celui d'une unique superpuissance mondiale, incapable de se passer d'un ennemi `de niveau équivalent´, au point de le créer... Pourtant, la Chine pourrait bien, elle aussi, apparaître comme un objectif du niveau tactique. Le bouclier antimissiles révèle, là aussi, son potentiel `créatif´. Situé à l'épicentre d'une stratégie militaire offensive, ce vaste projet scientifique devrait également servir à maintenir béant le fossé technologique entre les Etats-Unis et leurs principaux concurrents commerciaux, en particulier l'Europe. En somme, le militaire constituerait le levier d'une stratégie aux dimensions multiformes: économique, commerciale, politique...

Voilà donc un défi à la mesure des ambitions de la Politique étrangère et de sécurité commune. L'Union européenne, précisément parce qu'elle est, elle aussi, une cible, bien qu'indirecte (économique et commerciale), de cette stratégie offensive américaine, a tout intérêt à éviter ce piège `multi-trappes´. Le Vieux Continent a également tout à gagner en se positionnant sur l'arène mondiale comme une `puissance civile´ désireuse de promouvoir des relations multilatérales et bilatérales basées sur la confiance mutuelle, la coopération et la prospérité des peuples.

 


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