| Réf. GRIP DATA: | G1025 |
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| Date d'insertion: | 24/05/02 |
par, Aris Roubos, chargé de recherche au GRIP
Les présidents américain, George W. Bush, et russe, Vladimir Poutine, s'apprêtent à signer un important accord de désarmement, lors de leur prochain sommet, du 23 au 26 mai à Saint-Pétersbourg et Moscou. Cet accord consacrera une réduction importante des arsenaux stratégiques des deux pays, qui passeront, de quelque 5600-7600 ogives nucléaires actuellement, à 1700-2200 à la fin de la prochaine décennie.
Ce traité russo-américain sera salué à sa juste mesure par l'ensemble de la communauté internationale. Toutefois, le climat international actuel et en devenir autorise aussi une grille de lecture pessimiste de cet événement qui déborde largement le cadre strict du désarmement. Côté américain, l'avantage politique procuré par ce traité est évident puisqu'il neutralise les critiques démocrates du Congrès et assagit les alliés de Washington, alors que l'administration Bush a déjà lancé un vaste programme de bouclier antimissiles. Côté russe, Vladimir Poutine parvient in extremis, vu les intentions univoques exprimées par la nouvelle équipe au pouvoir à Washington, à préserver le statut de « partenaire stratégique » de son pays. Surtout, le président russe en profite pour rétablir une adéquation entre les intentions politiques et les capacités stratégiques de son pays. Ce geste procure assurément à M. Poutine une liberté d'action politique, cette dernière demeurant jusqu'ici tragiquement dépendante d'un arsenal stratégique pléthorique que la Russie n'avait plus les moyens d'entretenir.
Dès lors que Vladimir Poutine s'inscrit dans ce nouveau raisonnement, une même logique lui commanderait d'accepter un deuxième accord, de principe celui-là, et qui est présenté par l'administration Bush comme une « entente russo-américaine sur un nouveau cadre stratégique ». En clair, cela signifie le blanc-seing de Moscou à la nouvelle « guerre des étoiles » américaine... Certes, de nombreuses divergences persistent sur ce plan. Mais la question, jadis centrale pour le Kremlin, de la préservation du traité ABM comme « l'épine dorsale du contrôle des armements » ne sera prochainement plus à l'ordre du jour. C'est en effet le 14 juin prochain que prendra effet le retrait américain du traité de 1972. Avec l'abrogation du traité ABM,, Moscou est de facto libéré de sa charge historique de « contrepoids stratégique », et lègue à l'ensemble de la communauté internationale la responsabilité d'une nouvelle course aux armements. En formalisant cet état de fait imposé par les États-Unis, Moscou n'en récupèrerait pas moins une marge importante d'autonomie politique dans ses relations avec Washington.
Ces intérêts croisés soulèvent avec acuité la dimension stratégique implicite, sous-jacente aux actuels pourparlers russo-américains. Perçu d'un point de vue stratégique strict, le traité sur les armes nucléaires n'entrave en rien la liberté d'action américaine : de récents documents (cf. la récente « Nuclear Posture Review »), révélés aux Etats-Unis, confirment une tendance à la modernisation de l'arsenal nucléaire, dont les développements ultimes signifieraient le cas échéant la violation du Traité d'interdiction totale des essais nucléaires (CTBT), que Washington a signé mais non encore ratifié. Le traité Bush-Putin n'interdira pas en effet le maintien d'un arsenal nucléaire de « réserve », au cas où...
Mais l'accord dont question se caractérise par un deuxième « non-dit » susceptible de satisfaire d'autres « faucons », russes cette fois : il ne comporte aucune disposition sur d'éventuels sous-plafonds. Cela signifie un recul en termes de désarmement puisque le traité START II, aujourd'hui caduc, portait sur l'interdiction de tout un système d'armes : les missiles intercontinentaux à têtes multiples, qui représentaient l'épine dorsale de l'arsenal russe. A Moscou, cette disposition de START II, accord signé en 1993 et jamais mis en vigueur, était violemment critiquée.
Enfin, toujours d'un point de vue stratégique, la « nouvelle entente » russo-américaine signifie de facto une marginalisation croissante de la Chine. La mise en place d'un bouclier antimissiles, fortement redouté par Pékin, constitue un objectif majeur pour un noyau dur au sein de la classe dirigeante américaine. Cette tendance a récemment pu marquer des points à la faveur de la « guerre contre le terrorisme », prétexte à l'installation denouvelles bases militaires américaines en Asie centrale, à la frontière occidentale de la Chine.
La Russie sort-elle gagnante ou perdante de ce jeu d'échec géostratégique ? Certains responsables américains font miroiter le « potentiel égalisateur » de Moscou dans le cadre de la distribution de ressources énergétiques mondiales. Quoi qu'il en soit, Washington semble entrouvrir de nombreuses portes, au bout desquelles certains responsables russes escomptent autant de compensations majeures, en particulier sur le plan économique. Une seule clé permettrait à Moscou de s'y aventurer : un blanc-seing pour le bouclier antimissiles américain.
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