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Réf. GRIP DATA : G1018

Date d'insertion : 24/05/2002


Les dérives unilatéralistes et militaires de la politique américaine
risquent d’accroître l’insécurité internationale

 par Bernard Adam, Françoise Donnay, Luc Mampaey et Caroline Pailhe, GRIP

 

Sommaire

 

L’évolution de la politique extérieure américaine  - Bernard Adam

Les Etats-Unis et le droit international  - Françoise Donnay

Etats-Unis/Irak : Chronique d’une guerre annoncée  - Caroline Pailhe

Les dépenses militaires du président Bush  - Luc Mampaey

 

 

 

L’évolution de la politique extérieure américaine

 

Les décisions prises par l’actuelle administration Bush dans le domaine de la politique de sécurité posent de nombreuses questions. Elles inquiètent notamment ceux qui veulent renforcer la sécurité internationale en privilégiant le développement des institutions multilatérales ainsi que la coopération et le dialogue politique.

 

Vingt ans de politique américaine

Au cours de ces 20 dernières années, la politique extérieure américaine a connu plusieurs phases. Les années Reagan (1981-1989) avaient commencé de façon très musclée par une relance de la guerre froide jusqu’en 1986 : augmentation des dépenses militaires, installation des euromissiles, projet de « guerre des étoiles »… Mais l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev à la tête de l’URSS en 1985 entraîna un retournement inattendu de la politique étrangère américaine. Après cette période très militaire et peu multilatérale, commença en 1987 une phase de dialogue politique et de coopération entre les deux superpuissances. Le désarmement nucléaire et conventionnel démarra par la signature du Traité de Washington en novembre 1987 sur le démantèlement des euromissiles.

 

De 1989 à 1993, le mandat du président Georges Bush, le père de l’actuel président, a été caractérisé par la poursuite du désarmement, l’accroissement de la politique de coopération avec l’URSS et la Russie, et une volonté d’agir dans un cadre multilatéral. Comme on le voit ce sont deux présidents républicains qui ont transformé au tournant des années 90 la politique extérieure américaine en direction de la coopération, du multilatéralisme et de la réduction des forces militaires.

 

Le président Clinton (1993-2001) poursuivit cette politique jusqu’à la moitié des années 90. Mais l’échec de certaines opérations de maintien de la paix des Nations Unies entre 1992 et 1995 (Somalie, ex-Yougoslavie) amena les responsables américains à modifier progressivement leurs positions. Le tournant peut être daté en 1995 avec deux événements. Le premier, intérieur aux Etats-Unis, est le retour de majorités républicaines au Sénat et à la Chambre des représentants. Le second, sur la scène internationale, est l’option militaire prise par les Américains dans la fin de la guerre en ex-Yougoslavie (bombardement des forces serbes, soutien implicite à l’offensive militaire croate).

 

Progressivement, depuis la moitié des années 90, la politique extérieure américaine fut davantage menée sous la pression d’un congrès républicain que par un président démocrate réduit à mener surtout des réformes au plan intérieur. D’où le retour d’une vision plus unilatérale et prônant de nouveau des solutions militaires.

 

Il faut d’ailleurs constater que la plupart des décisions prises par l’actuel président Bush avaient déjà été préparées et annoncées à la fin du mandat du président Clinton.

 

L’influence du 11 septembre

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, plusieurs observateurs estimaient que deux scénarios pouvaient en découler. Le premier, optimiste, aurait été une prise de conscience et une autocritique des Américains. Se rendant compte qu’ils sont défiés par certains dans le monde, conséquence d’une politique trop arrogante menée de façon très militaire et unilatéraliste, ils pouvaient opter pour une politique extérieure coopérative dans un cadre multilatéral et privilégier la recherche de solutions politiques.

 

Le second scénario imaginé par les observateurs était le durcissement de la politique américaine dans un sens encore plus militaire et unilatéraliste.

 

Les deux mois qui ont suivi le 11 septembre semblaient confirmer la réalisation du premier scénario puisque la ligne modérée défendue par le Secrétaire d’Etat Colin Powell était suivie par l’administration Bush. Mais par la suite, l’entourage du président Bush, constitué d’une majorité de responsables plus radicaux, fit basculer la politique américaine dans le deuxième scénario.

 

Un dangereux repli unilatérale et militaire

Plusieurs discours du président Bush ou du ministre de la défense Donald Rumsfeld concrétisèrent cette évolution. Le 29 janvier 2002, Georges Bush dans son discours sur « l’axe du mal » (principalement l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord) a parfaitement défini la politique américaine en utilisant l’argument de la lutte contre le terrorisme pour annoncer au reste du monde les prochaines actions unilatérales et militaires des Etats-Unis. Le 31 janvier 2002, Donald Rumsfeld donnait d’autres précisions sur les objectifs de renforcement des capacités militaires américaines qui devront dorénavant être capables de se battre sur 4 théâtres régionaux majeurs, au lieu de 2 précédemment.

 

Les conceptions américaines en matière internationale sont inquiétantes pour ceux qui, comme les Européens, veulent privilégier l’action multilatérale et la recherche de solutions politiques plutôt que militaires.

 

En ce qui concerne le droit international, certaines déclarations récentes sont éclairantes. Le porte-parole de Georges Bush, commentant le rejet de l’accord de Kyoto a déclaré : « Une forte consommation d’énergie fait partie de notre mode de vie et le mode de vie américain est sacré ». Or, les Etats-Unis, qui représentent 5% de la population mondiale, sont responsables de 25% du rejet des gaz à effet de serre que l’accord de Kyoto veut réduire. Concernant l’édifice des traités internationaux sur le contrôle des armements et le désarmement, patiemment élaboré depuis une quinzaine d’année, Richard Perle, conseiller du Ministre de la Défense a déclaré : « Les Etats-Unis ont un droit fondamental à se défendre comme ils l’entendent. Si un traité nous empêche d’exercer ce droit, alors il faut passer outre ».

 

La politique américaine au Moyen-Orient, qui est la région sans doute la plus armée et la plus « chaude » du monde est également symptomatique. Dans le conflit israélo-palestinien, bien que les Etats-Unis ont tenté de désamorcer l’engrenage attentats-répression, ils n’ont jamais véritablement condamné la politique musclée d’Ariel Sharon. Et concernant l’Irak, ils semblent résolus à opter prochainement pour une action militaire unilatérale pour renverser Saddam Hussein.

 

Enfin, la hausse spectaculaire des dépenses militaires est un signal fort pour ceux qui se sentent menacés par les Etats-Unis et par ricochet, par tous les pays qui se sentent menacés par les « ennemis » des Américains. La conséquence prévisible en sera une nouvelle course aux armements dans plusieurs régions du monde, source d’un accroissement de l’insécurité internationale.

 

Le budget de la défense des Etats-Unis représente 40% des dépenses militaires mondiales, alors qu’ils réalisent 30% de la production mondiale brute. A eux seuls, les Etats-Unis dépensent au plan militaire plus que les 9 autres pays les plus importants dans le monde. Ceci montre à quel point la position américaine est déterminante grâce à sa suprématie militaire et qui s’apparente bien à ce que de plus en plus d’observateurs présentent comme une attitude impériale.

 

Un sursaut nécessaire des Européens

Face à cette dérive de la politique extérieure américaine, les responsables de l’Union européenne ont difficile de s’accorder. Certains sont très critiques, d’autres plus accommodants ne voulant pas trop écorner une solidarité transatlantique vacillante.

 

Malgré la solidarité unanime exprimée après les attentats du 11 septembre par les Européens à l’égard des Américains, ces derniers ont difficile de convaincre leurs alliés sur plusieurs de leurs positions. Le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine a estimé que la vision du monde des Américains était « simpliste ». Mais la capacité d’influence des Européens sur les Américains semble fort limitée. Concernant le projet de guerre contre l’Irak, le Secrétaire d’Etat Colin Powell a déclaré : « Même si nos amis ne sont pas d’accord, nous ferons ce que nous jugerons conforme à nos intérêts ». Un de ses proches a traité les Européens de « pleurnicheurs » et un officiel du département d’Etat a dit : « Ce que pense l’Europe n’intéresse personne ».

 

Face à la seule hyperpuissance du monde, l’Union européenne est la seule qui a les potentialités pour tenter de mettre en œuvre une action internationale plus politique que militaire, davantage multilatérale qu’unilatérale. Il est urgent que les Européens se rendent compte des dangers des conséquences de l’actuelle politique extérieure américaine, et ensuite qu’ils définissent une autre politique volontariste centrée sur la mise en œuvre de moyens pacifiques dans le cadre d’une stratégie de prévention des conflits et de lutte contre les causes profondes de l’insécurité dans le monde.

 

Bernard ADAM,

Directeur du GRIP.

 

 

 

 

Les Etats-Unis et le droit international

 

Depuis que l’administration Bush est au pouvoir, les Etats-Unis multiplient les prises de position unilatéralistes dans de nombreux dossiers internationaux ; ils minent ainsi les efforts de la communauté internationale visant à se doter d’instruments juridiques globaux promouvant la justice, la paix, la solidarité et le respect de l’environnement. La priorité affichée par les responsables américains est le maintien de leur supériorité tant économique que militaire, et pour ce, ils n’en sont pas à une contradiction près, adoptant par exemple des mesures protectionnistes alors même qu’ils se présentent comme les hérauts d’un libéralisme économique à tout crin. Sur le plan militaire, l’accord Bush-Poutine de mai 2002 apparaît a priori comme un pas encourageant vers le désarmement et est célébré comme tel dans la plupart des medias, mais pour plusieurs experts, il concrétiserait plutôt une « ré-orientation de la course aux armements nucléaires ». 

 

La résistance des Etats-Unis à l’élaboration de normes internationales contraignantes : quelques exemples

Les entorses des Etats-Unis aux principes du libre-échangisme

Les Etats-Unis ont décidé en mars 2002 d’imposer des taxes de 8 à 30 % sur certaines importations d’acier durant 3 ans, pour mettre leur sidérurgie à l’abri de la concurrence étrangère. Les Etats du Midwest sont en effet ébranlés par la crise de l’acier. Cette décision unilatérale a conduit la Commission européenne à déposer une plainte devant l’OMC et à adopter des « mesures de sauvegarde » pour se protéger.

 

Le président Bush signait le 13 mai 2002 la loi d’orientation agricole (Farm Bill) adoptée par la Chambre des représentants et le Sénat américain, qui prévoit notamment une aide publique de plus de 180 milliards USD aux producteurs américains de blé, coton, maïs et arachide, sur une période de 10 ans (ce qui correspond à une hausse de 70 % des aides aux agriculteurs) – alors qu’à Doha les Etats membres de l’OMC se sont engagés à des réductions substantielles de leurs subventions à l’agriculture. Cette loi américaine risque de remettre en question les réformes promises lors du sommet de Doha, notamment en dissuadant les autres pays d’ouvrir leurs marchés. Le vote de la Farm Bill viserait surtout à gagner des voix dans les Etats agricoles (Iowa, Dakota du Sud, Montana, Missouri), à 6 mois des élections législatives de novembre 2002, qui s’annoncent serrées…

 

On pourrait aussi citer l’interdiction récente d’importer sur le sol américain les poissons-chats du delta du Mekong (Vietnam) pour protéger les pêcheurs du delta du Mississipi (Etats du Mississipi et d’Arkansas). Cette interdiction est le résultat d’un intense travail de lobbying à Washington, où circule le slogan xénophobe « Never trust a catfish with a foreign accent » (Ne faites jamais confiance à un poisson-chat à l’accent étranger). Alors que traditionnellement les Etats-Unis se veulent les plus grands défenseurs de la concurrence et, parallèlement, le creuset de l’immigration multiculturelle…

 

Pour les trois grandes institutions internationales que sont le FMI, l’OMC et la Banque mondiale, ces mesures protectionnistes américaines sont inacceptables et pourraient avoir des conséquences néfastes sur la croissance mondiale. De plus, elles affectent surtout les pays pauvres, car elles concernent des biens qu’ils sont en mesure d’exporter : produits industriels de faible valeur ajoutée et produits agricoles. La hausse des subventions à la production des grandes denrées agricoles américaines déprime davantage les cours mondiaux, menaçant par exemple la filière coton au Mali, que les autorités maliennes étaient en train de libéraliser sous pression de la Banque mondiale. En Chine, les exportations d’acier accusaient déjà un net recul ces dernières semaines.

 

Position ambiguë des Etats-Unis en matière de désarmement nucléaire

Le nouvel accord militaire Bush-Poutine, signé à Moscou le 24 mai 2002, paraît à première vue aller à contre-courant des récentes décisions du président Bush. Il avait notamment dénoncé le Traité ABM (Anti-Ballistic Missile) pour pouvoir développer librement le fameux bouclier antimissiles, malgré la désapprobation de la Russie et des alliés des Etats-Unis. Une des conséquences de cette décision est le blocage par la Chine des négociations portant sur le traité sur les matières fissiles. L’administration Bush avait en 2001 revu à la baisse les aides destinées à aider la Russie à détruire ses armes (dans le cadre du Cooperative Threat Reduction de 1991), et vidé de son sens l’accord Start II, considéré comme un reliquat de la guerre froide.

 

On pourrait donc se réjouir de la signature de l’accord Bush-Poutine, qui vise à réduire de 2/3 l’arsenal nucléaire des deux puissances au cours des 10 prochaines années. Mais d’autre part, dans le cadre de la révision de la position nucléaire (Nuclear Posture Review) de l’administration Bush, les dépenses effectuées pour la « Nouvelle Triade » américaine, composée de systèmes de frappe à longue distance, de défense anti-missiles balistiques et d’un nouveau complexe de production d’armes nucléaires sont susceptibles d’être augmentées de plus de 30 milliards USD au cours des 5 prochaines années !

 

Le président Bush, à l ‘écoute des planificateurs nucléaires américains, est en train de gaspiller une chance historique d’obtenir des réductions profondes et permanentes de l’arsenal nucléaire mondial. L’accord proposé ramènera les arsenaux russes et américains respectivement à 1.700 à 2200 ogives stratégiques d’ici à 2012, ce qui est encore plus que suffisant pour se détruire mutuellement ainsi qu’une bonne partie du reste du monde. Il fallait aller beaucoup plus loin, atteindre un niveau de 200 à 500 ogives pour chaque partie. Des effets d’entraînement auraient ainsi été possibles au niveau des autres Etats qui détiennent chacun plusieurs centaines d’armes nucléaires comme la France, le Royaume-Uni, la Chine et Israël. De plus, le 31 décembre 2012 à minuit, le traité cessera d’exister… Or, selon Joseph Cirincione, expert américain des questions de désarmement, « les Russes étaient prêts à aller plus loin, plus vite, et à adopter des dispositions permanentes ».

 

Ajoutons que selon l’accord, les Etats-Unis peuvent maintenir en « réserve active » les armes désactivées en échange de quoi, la Russie a carte blanche quant à son important stock d’armes nucléaires – qui pourrait être détourné au profit de groupes terroristes. C’est là que résiderait le vrai danger nucléaire de provenance russe… Enfin, chacune des parties a le droit de se retirer de l’accord sur simple préavis de 90 jours. Le Pentagone se réserve ainsi la possibilité de renégocier quand il le souhaite les réductions de l’arsenal nucléaire américain, tout en continuant à développer de nouveaux types d’armes nucléaires.

 

Loin de liquider l’héritage de la guerre froide, cet accord annonce une domination nucléaire américaine sans partage et nous ferait entrer dans une ère de « destruction unilatérale assurée, à l’américaine ». Le président Bush vient ainsi d’arrêter un processus de désarmement nucléaire qui avait démarré il y a 15 ans par l’accord sur le démantèlement des euromissiles signé par Ronald Reagan et Michaël Gorbatchev à Washington en 1987.

 

Françoise Donnay,

Chargée de recherche au GRIP.

 

 

 

 

Etats-Unis/Irak : Chronique d’une guerre annoncée

 

Une véritable guerre d’usure

Au lendemain des attaques terroristes du 11 septembre 2001 et dix ans après la guerre du Golfe, les Etats-Unis réitèrent leurs menaces contre le régime de Saddam Hussein, qu'ils estiment faire partie de l' « axe du mal » défini par Washington. L’Irak est aujourd’hui soupçonné de terrorisme et de posséder des armes de destruction massive dont il voudrait faire usage contre l'Occident.

 

Mais depuis le retrait irakien du Koweït, les affrontements entre troupes alliées et irakiennes n'ont jamais véritablement cessé. En 1998, notamment, les Américains, soutenus par les Britanniques, lançaient une offensive d’envergure, jugeant insuffisant le rapport de l’UNSCOM sur le désarmement. Depuis cette opération baptisée « Renard du désert » au cours de laquelle le territoire irakien a été sévèrement bombardé, les avions américains et anglais pilonnent régulièrement et de manière ciblée les deux zones d'exclusion aérienne au nord et au sud du pays. Depuis 1991, et parallèlement au régime des sanctions qui frappe de plein fouet le peuple irakien, c’est donc à une véritable guerre d'usure contre le potentiel militaire irakien à laquelle nous assistons.

 

Qui menace qui ?

Cet acharnement américain contre l’Irak sur base d’une hypothétique reconstruction de l’arsenal irakien défie les analyses de la plupart des spécialistes de la région, qu’elles émanent d’instituts de recherche indépendants, du département d’Etat américain ou même de la CIA. En effet, selon la plupart des experts, la campagne massive de bombardement contre l’Irak au cours de la guerre du Golfe en 1991 et les attaques de décembre 1998 ont détruit en grande partie la capacité conventionnelle de l’Irak. Par ailleurs, l’UNSCOM et l’AIEA ont totalement démantelé sa capacité en matière d’armes de destruction massive. Ainsi, en 1998, l’UNSCOM concluait que l’Irak était exempt d’armes et de missiles nucléaires et pratiquement exempt d’armes chimiques. Seule la question des armes biologiques restait en suspens. On peut donc légitiment en conclure que l’Irak aujourd’hui n’est une menace ni à l’encontre des Etats-Unis ni pour ses voisins.

 

La paix par la force

Face à cet imbroglio en suspens depuis dix ans, les Etats-Unis, fidèles à leur credo de « paix par la force » et soutenus par une administration où se retrouvent bon nombre de protagonistes de la guerre du Golfe menée par Georges Bush père, ne proposent pas de solution pacifique. Aucun incitant n’est proposé à l’Irak dans le cadre du régime des sanctions et la composante régionale de la maîtrise des armements, qui inclut le processus de paix israélo-palestinien, est non seulement totalement ignorée mais réduite à néant par Washington qui demeure le fournisseur principal d’armements de toutes sortes vers cette région déjà saturée. Cette politique belliqueuse mine donc tout progrès significatif en matière de désarmement.

 

Plus grave encore, les Etats-Unis sapent les efforts onusiens de parvenir à un désarmement complet de l’Irak de manière pacifique. Ainsi, le 22 avril 2002, les Etats-Unis parvenaient à faire limoger le brésilien José Boustani, directeur de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), instance internationale de vérification, alors qu’il avait été réélu, à l’unanimité et pour quatre ans, en mai 2001. Washington lui reprochait son excès de souplesse dans les inspections des sites chimiques en Irak. En fait, M. Bustani proposait des solutions à un problème que les Etats-Unis ne veulent pas résoudre, ou en tous cas, pas de cette manière.

 

Les réticences des « alliés » européens et arabes

L'extension de la lutte contre le terrorisme à l'Irak laisse les pays européens perplexes et rencontre des réserves arabes exprimées fermement dans les résolutions du Sommet de Beyrouth de mars 2002. Les Européens s’en remettent à la procédure onusienne et rechignent à adhérer à l’option militaire afin d’opérer un changement de régime à Bagdad. Quant à l’Irak, il négocie avec l'ONU un éventuel retour des inspecteurs et vient de conclure avec le Koweït un accord d'assainissement des relations.

 

Le contentieux américano-iraquien continue donc de se développer dans un contexte politique agressif où les Etats-Unis se réservent une hégémonie sans partage sur le monde. Les événements tragiques du 11 septembre 2001 n’ont finalement que renforcé cette politique unilatéraliste, maintenue par la hausse des budgets de la défense, le développement des doctrines militaires, notamment nucléaires, et l’influence grandissante du lobby de l’industrie des armements.

 

Dans ce contexte, il est à craindre que les Etats-Unis se retrouvent piégés dans leur guerre globale contre le terrorisme et, en absence d’alternatives crédibles quant à leur politique au Moyen-Orient, suivent finalement les revendications des militaires et des éléments les plus conservateurs au sein de l’administration.

 

Caroline Pailhe,

Chargée de recherche au GRIP.

 

 

 

 

Les dépenses militaires du président Bush

 

Le budget du Département de la Défense présenté le 4 février 2002 par le président Bush pour l'exercice 2003 s’élève à 379,3 milliards USD, soit une hausse de 14% par rapport à l’exercice 2002.

 

Cette hausse, la plus importante enregistrée depuis 21 ans, n'est pas une simple hausse conjoncturelle dictée par la riposte aux attentats du 11 septembre 2001. En effet, cette forte croissance du budget de la défense américain est également assurée pour les années suivantes, jusqu’à atteindre 451,4 milliards USD en 2007, ce qui correspondra finalement à une hausse de 73,75% pour la décennie 1997-2007 (voir graphique). Il convient encore de préciser que ces montants se rapportent aux dépenses du Département de la Défense au sens strict. En incluant les dépenses liées à la défense mais imputées à d'autres départements, essentiellement celui de l'énergie (DoE), ces chiffres doivent être majorée de 16 à 18 milliards USD afin de refléter correctement les dépenses militaires totales des Etats-Unis.

 

Pourtant, ce budget ne réjouit pas tout le monde. La hausse de 14% accordée au budget de la défense pour 2003 s’inscrit en effet dans un budget de l’Etat qui, hors dépenses de défense et de sécurité intérieure, n’affiche qu’une hausse de 2% par rapport à l’exercice précédent (contre 7% en moyenne les exercices antérieurs). Pas question pour autant de renoncer, ne fut-ce que partiellement, aux spectaculaires réductions de taxes promises (estimées à 600 milliards USD d’ici à 2010). C’est en détournant les surplus de la sécurité sociale – qui sera désormais en déficit jusqu’en 2005 au moins – que seront financés les programmes d’armement. Or, ces surplus étaient initialement destinés au paiement de la dette et à une réforme du système de pension, deux objectifs pourtant considérés comme prioritaires il y a neuf mois encore.

 

Paradoxalement, les critiques émanent aussi des militaires. Certes, les hausses de budget permettront de développer des systèmes d’armes dont ils ne pouvaient que rêver jusqu’ici. Mais nombreux sont ceux qui déplorent des choix totalement ignorant des besoins révélés par la guerre en Afghanistan. Pour renforcer sa capacité de projection de forces avec rapidité et précision sur d’énormes distances, le Pentagone demande des bombardiers à long rayon d’action, des avions sans pilotes, des missiles de croisières, des munitions de précision intelligentes. L’administration Bush lui répond en dépensant 12 fois plus pour la production de trois chasseurs tactiques concurrents – au cours des prochaines années, les projets Joint Strike Fighter, F-22 et F/A-18 engloutiront au total plus de 300 milliards USD – que pour les avions sans pilotes, et en confirmant plus que jamais la nécessité d’un système de défense anti-missiles. De quoi faire grincer les dents dans les Etats-majors…

 

Par ailleurs, et comme on pouvait s'y attendre, les sommes budgétées pour l'exercice 2002 – 334,3 milliards USD – se sont révélées largement insuffisantes. Dans un premier temps, le Congrès avait accordé un premier dépassement de 17,2 milliards, justifié par la « guerre globale contre le terrorisme » (global war on terrorism).

 

Au mois de mars 2002, le président Bush a sollicité une nouvelle fois le Congrès afin d'obtenir un accroissement supplémentaire de 27 milliards USD. Un peu plus de la moitié, 14 milliards, lui ont été accordé. L'essentiel de cette rallonge sera affectée à la conduite des opérations militaires (7,2 milliards USD) et au paiement des réservistes et du personnel de la garde nationale affectés à ces opérations (4,1 milliards USD). Deux milliards reviendront à renforcer les C3I (command, control, communications and intelligence) des opérations militaires, au soutien de la coalition contre le terrorisme ainsi qu'à des programmes « classifiés » (secrets) dans le cadre du National Foreign Intelligence Program.

 

C'est ce dernier point qui soulève le plus d'interrogations. En effet, plus d'un milliard USD sont attribués avec la clause notwithstanding any other provision of law. En d'autres termes, cette somme pourra être utilisée à la totale discrétion du secrétaire d'Etat à la Défense Donald Rumsfed. Plusieurs parlementaires se sont émus de cette disposition qui délie l'exécutif de toute obligation de justification ou de notification devant le Congrès, mais également des lois qui interdisent les aides militaires et la livraison d'armes aux Etats qui violent les droits humains ou sont en situation de conflit.

 

Les dépenses militaires des Etats-Unis, compte tenu des révisions budgétaires et des dépenses auxilliaires (DoE et autres), s'élèveront donc à plus de 380 milliards USD pour l'année fiscale 2002, soit environ 40% des dépenses militaires mondiales totales.

 

Luc Mampaey,

Attaché de recherche au GRIP.

 

 

Graphique – Evolution prévue du budget de la défense des Etats-Unis (en milliards USD)

Sources : United States Department of Defense News Release N° 287-01, 27 juin 2001 et N° 049-02, 4 février 2002.

 

 


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